vendredi 22 octobre 2010

Les eaux Joseph Beaude

Hervé Bougel, dans son pré # carré, nous offre le plaisir de (re)découvrir un poète rare : Joseph Beaude. Théologien né en 1933, il a publié de nombreux essais philosophiques sur les mystiques en particulier, mais uniquement deux recueils poèmes « les eaux » en 1981 et « il neige » en 2002. Hervé Bougel a donc choisi de rééditer, dans son numéro 64, ce premier recueil : « les eaux ».

Même si le format carré du livre est antinomique avec le titre – l’eau s’accorde sans doute mieux avec la rondeur – la couverture choisie les réconcilie. Ces traces de brillant sur fond brun font comme une eau de rivière sur les micas et nacres des plages de Bretagne.

Alors effectivement, on y évoque les eaux. Bien naturellement pour un écrivain né au bord de la Manche et vivant désormais près de la Saône, les eaux ont différents goûts. Tout d’abord, la mer qui musarde, mais « Il faudrait de trop longues lunes pour apprivoiser la mer ». Alors l’eau douce, cette « lumière en étang répandue », ce puit qui « scrute une étoile abîmée», ce « feu mouillé à l’aplomb des orages », cette « mare secrète de nos mutismes » « miroir qui cèle la profondeur » et la pluie « sur les vitres dont un enfant regarde la musique »

Puis dans une deuxième partie le texte se resserre en tercets comme un fleuve qui courrait sur ces pages. Une Saône sur papier blanc partie rejoindre les nacres. Mais cette concision renforce le rythme de dévalement de ces eaux, la précipitation horizontale des rivières. En crue « la nuit monte par le miroir grossie d’un ailleurs de neiges ». Ces neiges des monts des Vosges et du Jura sans doute. « Les odeurs fluent vers la mer et ses poulpes ».

Puis la rivière prend un cours plus personnel. Sans tomber sur les images faciles de l’eau et la vie (surtout pour un théologien), on sent l’écoulement de l’âge (bien que ces textes aient été écrits voilà presque trente ans). « Le sang débourbe son amont / filtre les nacres de la mémoires dissoute ». « …Mais quels flots submergent d’images / les mots que je n’ai pas dits / et nos lierres de soie noire ? »

Hommage donc à la Saône, bien moins célébrée en poésie que d’autres rivières, mais pas seulement. Méditation d’un homme au bord de la rivière qui passe au cœur de sa ville. Méditation d’un poète au bord de sa vie. Et quitter le livre comme la Saône « en paix répandue »

Les eaux

Joseph Beaude

pré # carré éditeur 2010

jeudi 7 octobre 2010

Guénane, une île au plus près du cœur.

Ce n’est pas tous les jours que l’on reçoit une île par la poste. C’est la cadeau que m’a fait Guénane, ces derniers jours. Dans ma boîte à mots, son dernier recueil, sous enveloppe kraft, sa dernière « incartade océanique » à la découverte d’Hoedic « île rase / en toute humilité ». Ile « bouquet revenant de l’enfance », « perle qu'on enfile / et porte en sautoir / au plus près du cœur ».

Après huit recueils consacrés à Enez Groe, l’île de Groix, la voici qui arpente Enez Edig et ses millénaires, sa Plage Bleue et le dit-lieu Kaspérakis. Petite île perdue dans sa légende du caneton et du canard auprès de sa soeur Houat. Avec ce recueil, je crois avoir trouvé une réponse à une question posée par Guénane dans un précédent recueil (Ile?, éd. La Porte, 2006) : « Une île a-t-elle une philosophie? ». Cette réponse pourrait être affirmative et cette philosophie pourrait être : : L'impasse est en vous pas en moi. Car l'impasse est sans doute dans ces « regards passant sans voir », ces « envahisseurs » outrageant l'île l'été venu.

Neuvième recueil insulaire donc, toujours dans ces petits recueils élégants édités par Yves Perrine. Ces petits ilots dans l’océan de l’édition. Ces bluettes échappées du brasier gigantesque de la littérature mondialisée. 32 pages de « poésie en voyage » à glisser absolument dans son sac.

Qui vient en Bretagne remplit sa cargaison d’images. Qui vient sur une île bretonne, fait respirer son âme. Alors, abordez avec Guénane, ces îles subtiles pour « naviguer juste en vous / et que ce rien vous éblouisse ».


HOEDIC (Caneton)
Guénane
Ed La Porte

vendredi 7 mai 2010

Joël Bastard à la Maison de la Poésie de Rennes

Hier soir, les feuilles du marronnier dansaient à Beauséjour. Et la glycine nous accueillait d’un parfum de bienvenue. L’invité était Joël Bastard, poète de la « patience du sol », de cette « langue forestière » qui « arrondit les angles de sa mousse épaisse ». Lui, le jurassien habitué aux marches solitaires dans les chemins d’humus. Terreau d’une poésie reconnue par les plus grands éditeurs. Lui le poète du « dire des pas », au delà des souffles (« pour dire, il faut être au-delà du souffle »), au-delà des proses (« au tranchant du poème se coupe la prose »).

Il aurait pu être ambassadeur de sa région, mais le jurassien sait aussi se faire corse, sur les rives de la Casaluna, petite rivière à truite et à poèmes. Quand «  les pieds nus dans le silence des éboulis », « une truite maintenant éclairée sur la berge », le pécheur se fait poète ou bien l’inverse.

L’animal n’est jamais loin dans ses recueils. Comme un chasseur de lynx, il traque la moindre image, indice d’un poème à venir. C’est certain, l’homme qui sait nommer ainsi les choses, les herbes, les insectes en sait sûrement plus sur l’Homme.

Joël Bastard écrit aussi la ville. La ville dépeinte de la même manière que la campagne, en marchant et observant. A Montréal par exemple, les visages rencontrés remplacent les arbres.

Alors hier soir, à Beauséjour, un peu campagne, un peu ville, les étourneaux picoraient dans l’herbe. Puis s’approchaient à petits pas pressés d’une chaise laissée là par le poète tout à l’heure. Oiseaux pressés, bien qu’en terre de poésie, curieuse image. Le canal nous offrait une belle soirée de mai, la poésie en plus.


Retrouvez Joël Bastard sur son blog :

Manière, Gallimard, Blanche, 2009.
Bakofé, avec Amina Benbouchta, Al Manar, 2009
Casaluna, Gallimard, 2007.
Le Sentiment du lièvre, Gallimard, 2005.
Au dire des pas, L'Idée bleue, Le Dé bleu, 2004.
Se dessine déjà, Gallimard, 2002.

vendredi 19 mars 2010

Jacques Roubaud à Rennes sans Pénélope Cruz

Jacques Roubaud est dans l’encyclopédie Wikipedia.
Jacques Roux et Jacques Baud aussi d'ailleurs, j'ai vérifié.

Jacques Roubaud y est lié à Raymond Queneau qui est lié au surréalisme qui est lié à Picasso qui est lié à l'Espagne qui est liée à Barcelone qui est liée à Pedro Almodovar qui est lié à Pénélope Cruz.

Jacques Roubaud est donc lié à Pénélope Cruz. C’est un fait que les journaux people ont ignoré. Les journaux peopeulipo eux, non. Mieux déformés sans doute.
Pénélope est un joli prénom né people, mais un joli prénom pas loupé pour l'Oulipo aussi. L’Oulipo des frères Jacques (le Jouet, le Roubaud) « les poètes tout-terrain » comme ils se qualifient eux-mêmes. Je les ai vus tous les deux (et pas Pénélope…) à la Maison Internationale de Rennes (la MIR qui pour l’occasion avait vraiment fait le maximum !). Duettistes des listes et des bestiaires, des dictionnaires et des contraintes. Ils s’en donnent à cœur-malice ces deux là. C’était l’autre jour, l’heure de l’ouverture des tiroirs à malice à la maison internationale du Quai Chateaubriand. (Je ne connais pas les noms des rues mortes de Rennes…). A côté de moi, une dame a été surprise de trouver la poésie « si sympa ».

J’ai revu Jacques Roubaud au Triangle, toujours à Rennes mais seul sans Jouet (mais avec joie). Le triangle, figure aimée du mathématicien. La pyramide, le tétraèdre, multiples de 3. Vous savez le nombre premier ! Forcément.
Poème-pyramide, voilà une nouvelle contrainte. La contrainte pour se forcer à écrire. L’Oulipo comme coup de pied au cul. La contrainte comme stimulation-émulation de la création. La contrainte « pour éviter la folie d’amour ». Cette contrainte que l’on serre plus ou moins, comme un cilice inoffensif et sans perversion. . Ce que Roubaud appelle « l’Oulipo light » et « l’Oulipo hard ». Bref, chacun son parcours de troubadour.

Lui, Jacques Roubaud la Malice, le passionné des villes, des rues, des places et des stations de métro va planter ses mots sur la place du Champ de Mars. Oui, celui de Rennes ! Station de métro aussi. Oui celui de Rennes aussi ! Des poèmes écrits avec des clous. Au bon vouloir des passants qui passent leurs pas. Pour une fois, le poète regardera par terre et non dans les étoiles.

Et la littérature dans tout ça, demande une étudiante ? Réponse de l’oulipien : « La littérature ne fait que donner à lire et rien d’autre ». Pas mieux.
J’en suis sûr, si elle se crée un jour, Jacques Roubaud sera dans l’encyclopédie Oulipedia.
Pénélope Cruz, sans doute pas.

Rennes les 9 et 11 mars 2010
Festival des Polyphonies de Mars organisé par la Maison de la Poésie de Rennes

vendredi 22 janvier 2010

Henri Droguet

Je suis en avance. J'aime bien quand la Maison de la Poésie est encore presque vide et que l'on peut discuter facilement avec le poète invité chaque mois et les hôtes du lieu : Jacques Josse et Gwénola. Les livres d'Henri Droguet sont déjà là, posés, étiquetés, prêts à être vendus. J'en choisi un « Le passé décomposé ». Ce n'est pas le dernier. Mais c'était le seul sans étiquette avec un prix. J'y ai vu là comme un message. Ce livre n'a surement pas de prix. C'est vrai « le passé » n'a pas de prix. Je le lirai demain.

Une fois la maison remplie, nombreux jeunes – cela fait plaisir –, Henri Droguet s'installe dans la lumière. Lui, modeste, qui aime rester discret, « l'inconnu » dans la lumière, commence la lecture de ses recueils « Noir sur Blanc » et « Off ». Poète du dehors pour mieux observer les dedans, il scande au vent levé ses « ciels bavards et médiocreux », les « bourrasques aux chausses ». Poète du dehors et du végétal. Marchant une plante devant l'autre, dans les pâtures, les pâturins, vulpins et autres friches (pas chiche sur le végétal). Les oiseaux aussi, plongeant au « vent qui tergiverse ».

Ses mots érudits érigés en rythme, le font parfois trébucher. Ces mots écrits à croche-mots lui font des crocs-en-langue. Mais sans jamais nous écorcher. Il retrouve facilement son pas dans le vent et ces « ciels torturés convulsifs », ces « odeurs de fuel, de blattes et de charnières ». Son ironie aussi, dans les vents sombres, quand la météo du jour n'est pas au beau – « la pleuviote définitive » des côtes bretonnes – .
Avec cette bouffée d'iode, balancée loin de la mer et les « bouffonneries et chimères » d'Henri Droguet, ce soir à la Maison de la Poésie, « la vie bouge dans tous les sens ».