lundi 30 décembre 2013

Jean-François Mathé

Lecture d'un poème exposé dans la vitrine de la Maison Internationale des Poètes et des Ecrivains de Saint-Malo (ville où il a reçu en 2013 le Grand Prix International de Poésie Guillevic-Ville de Saint Malo pour l'ensemble de son oeuvre).


samedi 28 décembre 2013

Jean-François Mathé

Chaque nuit devant ma porte
revient se coucher le même chemin.

Chaque matin il attend
que mes souliers lents
avec eux l’emmènent.

Et derrière moi, pour me remercier,
je sais qu’à mon ombre
il apprend la danse
et le cloche-pied.

Jean-François Mathé
(inédit)

vendredi 27 décembre 2013

Passerelle, d'Erwann Rougé

Si cela existait, tous les poètes bretons, ces « bons compagnons de l'océan » dont parlait Guillevic, seraient des « poètes de la Marine » comme il existe des « peintres de la Marine ». Erwann Rougé, avec son dernier ouvrage "Passerelle - Carnet de mer" publié chez L'Amourier, y signerait son entrée de la plus belle façon.

Mais fuyant la caricature, c'est bien plus qu'une étiquette-cliché que nous propose ici Erwann Rougé. La mer débarrassée de son excès de sels lyriques y gagne en force, sincérité et en émotion. Ici les îles au trésor, c'est en soi qu'il faut les chercher. Les Boscos  les Capitaines aussi. Situé par Bernadette Griot des éditions l’Amourier « entre recueil et récit », il s'agit tout simplement de poésie. Une poésie écrite à même le blanc de la passerelle d'un navire, à même l'écume fracassée en sillage.
Passerelle donc, un titre à plus d'un titre certainement. Passerelle pour notre embarquement sans doute mais aussi et surtout pour le pilotage au plus près du roulis et des brumes. Comme si la météo marine titrait le poème comme elle titre les jours de mer. La mer des cargos, des ferries, des remorqueurs, la mer en activité, les odeurs d'huile. Le mauvais temps, la boucaille, les brumes de mer « il faut faire si peu de bruit pour voir ». Le mauvais temps pour exacerber les sensations et pour en faire poème. Les éléments, le corps et l'écrit toujours intimement liés.

Mais passerelle aussi, passer avec elle le temps, tout le temps, même dans l'éloignement et l'absence sur cette Manche parfois impraticable entre l'Ile de Batz et le port anglais de Poole. Le voyage comme éclaireur d'amour. Loin des yeux encore plus près du cœur et du corps. 

L'intime rapproché. L'intime, cet infini arrimé à soi. Le corps « à apprendre vague par vague ». Les départs, les retours au cocon de Loc Meven, au « noir fertile de la terre ». « Ramener quelque secret de mer de cette ligne d'horizon » et puis le départ à nouveau, « un instant de désir », « un langage blanc ». « Aimer n'est pas une paix ».
Et pour terminer passerelle car Erwann Rougé est passeur de poésie en « carnet de mer » en « cahier d'errance », et passeur d'art aussi (avec Gasiorowsky et Bram Van Velde). La mer comme miroir de l'écriture. Écrire ou le contraste entre la mer agitée et le silence des mots sur le papier. « Sur le cahier d'écriture, je préfère me perdre dans l'espace blanc de la marge ». Comme le bateau écrit son sillage en mer, à la marge de la terre. « Écrire sans bord, à l'envers, de l'autre côté de la langue », « Écrire, si ce n'était rien d'autre que secouer le ciel... »
Ce livre, ce sont des voyages qu'on aimerait faire de cette façon, aux vents et ressacs de l'intime, des amours qu'on aimerait vivre ainsi dans la chaleur du retour, des mots que l'on aimerait ordonnancer aussi bien. Terminer un livre finit toujours par un vertige : le blanc fertile d'un nouvel espace ouvert. C'est ainsi que j'aime la poésie, à ciel ouvert.

Passerelle Carnet de mer
Erwann Rougé
L'Amourier

Article publié également dans le numéro 80 de la revue Recours au Poème


vendredi 22 novembre 2013

Sinéad Morrissey

Génétique

Mon père est dans mes doigts, ma mère dans mes paumes.
Je lève mes mains et les regarde avec plaisir -
grâce à elles, je sais que mes parents m'ont faite.

Bien qu'ils se soient retrouvés dans des pays séparés,
des hémisphères séparés, partageant peut-être le lit d'autres amants,
ils se touchent en moi, là où les doigts sont reliés à la paume.

Rien ne reste de leur union, que leurs amis
en quête de leur image près d'une rivière :
mes mains au moins témoignent de leur mariage.

J'en fais une chapelle avec un clocher,
et quand je la retourne,
mon père est dans mes doigts, ma mère dans mes paumes,
timide, devant un prêtre récitant des psaumes.
Mon corps est leur registre de mariage.
Je re-joue la cérémonie avec mes mains.

Alors emmène-moi, obéis à l'exigence qu'a la peau
de se refléter dans les corps du futur.
J'accepte de léguer mes doigts si tu lègues tes paumes.
C'est par nos mains que nous savons que nos parents nous ont faits.


Sinéad Morrissey


dans "Poésie irlandaise contemporaine"
de Martine Chardoux et Jacques Darras
Le Castor Astral

jeudi 14 novembre 2013

Revue Spered Gouez N°19 sur le thème « Mystiques sans dieu(x) »

Qu'une revue de poésie qui s'appelle "L'esprit sauvage", qui plus est publiée en Bretagne, se consacre à la thématique "Mystiques sans dieu(x)" me parait tout à fait logique. Mais Marie-Josée Christien a réalisé là un bien bel ouvrage empreint d’une humanité et d’un souci du partage qui fait plaisir à lire.

Mystique et poésie donc tout d'abord, "quête de lumière et d'intériorité" selon Marie-Josée Christien, cet "obscur vertige des vivants" de Michel Baglin. Cette lumière que l'on pourrait placer "entre le souffle et l'être" comme le fait Brigitte Maillard ou dans "l'ubac intérieur" de Jacqueline Saint-Jean. La poésie comme « pierre de lumière / qui enterre la mort » (Karim Cornali), espace de "liberté intérieure" (Claire Fourier), ou bien comme "quête initiatique fondamentale", "élément central de nos existences qui se cherchent en profondeur" (Marie-Josée Christien). Mais aussi et surtout une poésie "à hauteur d'humilité" (Guy Allix) pour « garder au cœur son point d’ancrage » Françoise Coulmin).

Mystique et Bretagne également donc, terre de spiritualité, "point de vue de l'âme", "lieu parfait du génie poétique" nous rappelle Armand Robin en exergue de ce numéro de Spered Gouez. Une profonde empreinte de religion catholique et une appétence certaine pour le sacré et l’éternel. Et sans vouloir faire offense à tous les poètes bretons chrétiens (Gilles Baudry, Jean-Pierre Boulic, Pierre Tanguy pour ne citer qu'eux parmi les vivants), il était tout à fait salutaire de bien différencier le spirituel et le religieux, à une époque où le monde se radicalise un peu trop dans le superficiel, l'ostracisme et le rejet de l'autre.

Ce travail de Marie-Josée Christien, pour ce numéro de sa revue fait œuvre de communauté et est un modèle de ce que peut être la spiritualité examinée à travers le prisme de la poésie : un partage d'humanisme et une porte ouverte vers toutes les questions que l'humain peut se poser. Comme dit Jean-Luc Le Cléac'h, le mystique "est surtout celui qui (se) pose des questions. Et peu importe, au fond, que celles-ci demeurent sans réponse..." Alors que peut-être le religieux ne se contente d'une seule réponse... Oui c'est bien cela, cette revue devrait être offerte à tous ceux qui cherchent à donner un sens à leur vie. Juste leur proposer (rien imposer) cette vision de la poésie comme voix de l'âme.

"Le divin est nous, ou il n'est pas" annonce Claude-Michel Cluny. En nous, et partout ailleurs où sait chercher le poète. Marie-Josée Christien nous ouvre ainsi plusieurs chemins pour cette quête.

Le mystique on le trouve tout d'abord dans le souvenir aux disparus : Angèle Vannier, Paul Quéré, et plus récemment Alain Jégou partis discrètement « sur la pointe des morts ». Leur présence dans ce volume nous les ramène en un souvenir doux et leurs mots (ou leur peinture pour Paul Quéré) viennent à se lire autrement, avec une autre voix comme silencieuse, apaisée. Le mystique comme une forme de présence en filigrane dans toutes ces pages. Bruno Geneste et Marie-Claire Prouteau rappellent aussi que le mystique prend place prépondérante dans les sanctuaires et les stèles. Ces sanctuaires et stèles qui fleurissent de leur pierre nombre de villages bretons.

Le spirituel se cherche aussi dans les "nuages vagabonds" de Danielle Allain-Guesdon ou tout autre lieu de méditation. Tout autre lieu propice à réconcilier le corps et l'esprit. Claire Fourier a choisi plutôt un monastère en Chartreuse, Patrice Perron la lumière du soir dans les vitraux d'ouest et Jean-Marc Gougeon l’aube (« Le fondement du jour / me confiera-t-il par la bouche / de son aube / un rai de sa lumière »).

Le mystique mystère de la terre (« nous vivons  accordés /  à la terre qui nous lie » Marylise Leroux) du paysage (le ruisseau où s’écoule les âmes défuntes de Louis Bertholom ou « L’eau qui coule entre / une rive et un rêve […] accord du visible et de l’invisible. Et qu’on voudrait s’y noyer / avant que le rêve devienne rive» Jean-François Mathé), et de la marche aussi (« Pour dire que tout passant piétine, à chaque seconde, un infini » Michel Baglin).

Le mystique dans le corps lui-même aussi. Derrière les paupières pour Colette Klein ("sous la paupière l'œil se regarde / Réincarne le monde") ou Jacqueline Saint-Jean ("Sillages fugaces sous les paupières / traces d'incendie sillages rouges / dans l'énergie noire"). Dans l’expression de la joie «  La joie dans les cœurs / pour cautériser / les fêlures de la vie / - une force essentielle – / pour arpenter / les chemins de la sagesse » Chantal Couliou).

L’esprit est aussi dans la légèreté (« qu’est-ce qu’une vie réussie ?, l’ami a répondu « c’est une vie ou rien ne pèse » Serge Cabioc’h cité par Guy Allix). (« Emprunter des sentes de traverse / pour cueillir la beauté nichée / dans l’infiniment petit » Chantal Couliou). Mais aussi dans le vide de l’espace et de l’univers de « l’astropoéticien » Jean-Pierre Luminet (« la pensée de l’éternel fait mal / mais elle enivre ») ou de Françoise Coulmin (« Sidération sur ce passé de l’univers / sur ces grands infinis de l’âme »). Et de l’espace au voyage il n’y a qu’un pas à multiplier (« Voyage / où rien n’est à gagner / si ce n’est un mieux être / un mieux vivre » Chantal Couliou).

Voilà j’espère que de nombreux lecteurs « l’esprit tendu vers le sensible » contacteront Marie-Josée Christien pour se procurer cette belle revue, riche d’humanité et d’espoir dans le genre humain.  Spered Gouez vient comme bon nombre d’autres revues de poésie à la « rescousse du sens », en ces temps de médiocratie intellectuelle il est important de le signaler.

Spered Gouez / L’esprit sauvage

Un numéro par an

16 €

Contact :

http://speredgouez.monsite-orange.fr
spered.gouez@orange.fr


article publié également dans le numéro 74 de la revue Recours au poème

Revue Spered Gouez N°19 sur le thème « Mystiques sans dieu(x) »

href="http://www.recoursaupoeme.fr/users/denis-heudr%C3%A9"

vendredi 18 octobre 2013

Jean-Pierre Siméon

GIBRALTAR*

Ceux-là ne vont pas à la mer
pour la mer
pas pour nouer leurs rires
à la gerbe des vagues
pas pour cuire leur sommeil
sur le sable

ils sont devant la mer
debout sous la nuit sans étoiles
comme devant l'abîme

derrière eux la terre qu'ils aiment
harassée
dépourvue
où il n'y a de choix
qu'entre la mort et la mort

devant eux rien la mer immense
un abîme à franchir
comme on doit bien franchir le désespoir

ils savent que leur barque
est plus fragile qu'un rêve
ils savent
que là-bas peut-être à l'autre bout du vide
la mer recrachera leur corps
sur le sable froid
ils savent
debout devant la mer


Ici
Jean-Pierre Siméon
Cheyne éditeur

* à rapprocher des drames récents de Lampedusa et Malte

lundi 7 octobre 2013

Chantal Dupuy-Dunier

65

Ma mère est tombée.
Ne voient plus les marches,
les yeux de ma mère,
                               comme dépolis.
Ceux qui, si jeunes, m'ont vue naissant,
                                    s'éloignent, brumes.

(Les mères ne doivent pas chuter.
Ce sont les enfant qui trébuchent
lorsqu'ils commencent à marcher
en leur tenant la main.)


66


Et nous tellement pudiques
qu'elles glisseront sans que nous leur ayons dit
combien nous les aimons.
A l'heure où nos mères viendront à mourir,
aurons-nous compris
qu'elles tombaient sans vouloir nous déranger?

Oh! Ma mère, tes yeux et ta cheville...

Les corps n'ont pas le droit.




 Chantal Dupuy-Dunier
"Mille grues de papier"
Flammarion

dimanche 15 septembre 2013

Guillevic

Guillevic

« Dans le quotidien de la vie, je ne me présentais pas comme poète. Au yeux de tous, j'étais un petit fonctionnaire […]. Moi seul savais que j'avais à porter en moi cette étrangeté qui me poussait à écrire. En somme, c'était comme si constamment je nageais dans des eaux souterraines et que ma vie sociale était un périscope »

Cité par Lucie Albertini dans « Guillevic Vivre en poésie ou l'épopée du réel »
éditions Le Temps des Cerises

mercredi 4 septembre 2013

Sylvia Baron Supervielle

Autour du vide

saisi ici le vide
par un vide plus
vaste et plus
lucide et plein
lance son long
vol habité

******

dans l'air sans
lieu ni emploi
les mots absents
des choses

se rapprochent
de la voix

******

je m'habitue à voir
par les fentes
du grillage nocturne
à écouter contre
les murs et le sol
à être le cristal
qui intercepte 
l'invisible

******

sans relâche
le circuit
qui m'isole
s'apprête 
à l'ultime
tour
que je parte
au pays le plus
ointain

******

que je perde
la mémoire
la plus proche

je ne quitte 
pas  la même
fenêtre

******

Sylvia Baron Supervielle
Extrait de "l'inventaire des choses" une anthologie internationale de poésie contemporaine
collection biennale internationale ds poètes en val-de-marne


samedi 31 août 2013

Emmanuel Dall'Aglio

La fatigue ne ramène plus rien
                  dans ses filets
Reste le lit défait de chaque mot.

                    *

Les corps frôlés, que pèsent-ils en nous?
Quels minces secrets déchirés, appelés à
d'autres riens?

                    *

Que de paroles, que de pierres
lentes à dévaler, lentes à éclater,
lentes à s'instruire, à s'aimer,
à s'éprendre
comme les arbres balaient le ciel
et mon courage.

                    *

Paroles qu'il faut savoir prélever
                comme avec l'aide
de fragiles et savants moulages.

                    *

Le désespoir sait si bien nous relire.

                    *

Dès qu'un peu de nuit nous revient,
pleurer
est d'une autre chair.


Emmanuel Dall'Aglio
Extrait de "Poé/tri, 40 voix de poésie contemporaine"
éditions Autement 2001

lundi 8 juillet 2013

"vaine pâture" de Jean-Claude Pirotte

je ne suis ni tzigane ni gitan
je ne suis pas rom
je ne suis qu'un homme
qui rêve en marchant

frère de ceux traqués
sans cesse se retrouvent
par des chemins détournés
frère de ceux qui souffrent

et des enfants édentés
au rire miraculeux

"vaine pâture"
Jean-Claude Pirotte
Le Mercure de France

mercredi 17 avril 2013

"Dans l'interstice" de Jean-Michel Maulpoix

Griffe encore la page blanche
Tourne les clés de l'impossible
Ton cœur est une serrure qui rouille
Souviens-toi de ce que tu as ailé
A ce prix tu pourras survivre.

Si importuns soient-ils
Les mots sont tout ce qu'il te reste
Habille-toi de leurs linges.

*

Nulle part il n'est de ciel à ta convenance
No de terre qui attende tes os
Ni de corps qui te délivrera
Ni d'âme dont tu puisses espérer te vêtir.
Tu vis dans l'interstice
Entre la poussière et les dieux
Coincé. Les doigts pris dans la porte.
Le cri que tu pousses ne réveillera personne.

*

Nous sommes les naufragés de la langue.
D'un pays l'autre nous allons, accrochés aux bois flottés
de nos phrases.
Ce sont les restes d'un ancien navire depuis longtemps fracassé
Mais le désir nous point encore, tandis que nous dérivons
De sculpter dans ces planches des statuettes de sirènes
aux cheveux bleus
Et de chanter toujours avec ces poumons-là
Laissez-nous répéter la mer
N'inventez point de procès stupide au grand large.


"Dans l'interstice", Fata Morgana, 1991

lundi 15 avril 2013

"La cendre des jours" de Bernard Mazo

La parole du poète
nous accompagne

parfois elle nous précède

mais jamais assurée
d'elle-même

elle n'a pour toute certitude
que d'inscrire

une empreinte éphémère
au cœur des jours

extrait de "La cendre des jours"
éditions Voix d’encre

mercredi 20 février 2013

"Ce pays du silence" de Charles Juliet

 quand le doute
tranche mes racines

quand le dégoût
pourrit ma terre

quand la détresse
ensable mes yeux

corrompt mes mots

tarit la source

*****

toi dont le visage
est le miroir
où se dénude
mon visage

prends
ma terre

humecte-la
de tes eaux

et pétris-la
façonne-la
imprime-lui
ta ressemblance

puis tends
vers moi
le miroir
où mon visage
a tes traits

"La face nord de Julliau huit, neuf, dix" de Nicolas Pesquès

Les mots ne nous donnent pas les choses

ils nous les enlèvent



ils nous enlèvent les dire

et les dire : c'est les faire être autrement



le temps qu'ils créent, l'espace qu'ils leur accordent

sont peut-être les seuls qui existent vraiment



à côté de nos illusions