vendredi 18 octobre 2013

Jean-Pierre Siméon

GIBRALTAR*

Ceux-là ne vont pas à la mer
pour la mer
pas pour nouer leurs rires
à la gerbe des vagues
pas pour cuire leur sommeil
sur le sable

ils sont devant la mer
debout sous la nuit sans étoiles
comme devant l'abîme

derrière eux la terre qu'ils aiment
harassée
dépourvue
où il n'y a de choix
qu'entre la mort et la mort

devant eux rien la mer immense
un abîme à franchir
comme on doit bien franchir le désespoir

ils savent que leur barque
est plus fragile qu'un rêve
ils savent
que là-bas peut-être à l'autre bout du vide
la mer recrachera leur corps
sur le sable froid
ils savent
debout devant la mer


Ici
Jean-Pierre Siméon
Cheyne éditeur

* à rapprocher des drames récents de Lampedusa et Malte

lundi 7 octobre 2013

Chantal Dupuy-Dunier

65

Ma mère est tombée.
Ne voient plus les marches,
les yeux de ma mère,
                               comme dépolis.
Ceux qui, si jeunes, m'ont vue naissant,
                                    s'éloignent, brumes.

(Les mères ne doivent pas chuter.
Ce sont les enfant qui trébuchent
lorsqu'ils commencent à marcher
en leur tenant la main.)


66


Et nous tellement pudiques
qu'elles glisseront sans que nous leur ayons dit
combien nous les aimons.
A l'heure où nos mères viendront à mourir,
aurons-nous compris
qu'elles tombaient sans vouloir nous déranger?

Oh! Ma mère, tes yeux et ta cheville...

Les corps n'ont pas le droit.




 Chantal Dupuy-Dunier
"Mille grues de papier"
Flammarion