vendredi 22 novembre 2013

Sinéad Morrissey

Génétique

Mon père est dans mes doigts, ma mère dans mes paumes.
Je lève mes mains et les regarde avec plaisir -
grâce à elles, je sais que mes parents m'ont faite.

Bien qu'ils se soient retrouvés dans des pays séparés,
des hémisphères séparés, partageant peut-être le lit d'autres amants,
ils se touchent en moi, là où les doigts sont reliés à la paume.

Rien ne reste de leur union, que leurs amis
en quête de leur image près d'une rivière :
mes mains au moins témoignent de leur mariage.

J'en fais une chapelle avec un clocher,
et quand je la retourne,
mon père est dans mes doigts, ma mère dans mes paumes,
timide, devant un prêtre récitant des psaumes.
Mon corps est leur registre de mariage.
Je re-joue la cérémonie avec mes mains.

Alors emmène-moi, obéis à l'exigence qu'a la peau
de se refléter dans les corps du futur.
J'accepte de léguer mes doigts si tu lègues tes paumes.
C'est par nos mains que nous savons que nos parents nous ont faits.


Sinéad Morrissey


dans "Poésie irlandaise contemporaine"
de Martine Chardoux et Jacques Darras
Le Castor Astral

jeudi 14 novembre 2013

Revue Spered Gouez N°19 sur le thème « Mystiques sans dieu(x) »

Qu'une revue de poésie qui s'appelle "L'esprit sauvage", qui plus est publiée en Bretagne, se consacre à la thématique "Mystiques sans dieu(x)" me parait tout à fait logique. Mais Marie-Josée Christien a réalisé là un bien bel ouvrage empreint d’une humanité et d’un souci du partage qui fait plaisir à lire.

Mystique et poésie donc tout d'abord, "quête de lumière et d'intériorité" selon Marie-Josée Christien, cet "obscur vertige des vivants" de Michel Baglin. Cette lumière que l'on pourrait placer "entre le souffle et l'être" comme le fait Brigitte Maillard ou dans "l'ubac intérieur" de Jacqueline Saint-Jean. La poésie comme « pierre de lumière / qui enterre la mort » (Karim Cornali), espace de "liberté intérieure" (Claire Fourier), ou bien comme "quête initiatique fondamentale", "élément central de nos existences qui se cherchent en profondeur" (Marie-Josée Christien). Mais aussi et surtout une poésie "à hauteur d'humilité" (Guy Allix) pour « garder au cœur son point d’ancrage » Françoise Coulmin).

Mystique et Bretagne également donc, terre de spiritualité, "point de vue de l'âme", "lieu parfait du génie poétique" nous rappelle Armand Robin en exergue de ce numéro de Spered Gouez. Une profonde empreinte de religion catholique et une appétence certaine pour le sacré et l’éternel. Et sans vouloir faire offense à tous les poètes bretons chrétiens (Gilles Baudry, Jean-Pierre Boulic, Pierre Tanguy pour ne citer qu'eux parmi les vivants), il était tout à fait salutaire de bien différencier le spirituel et le religieux, à une époque où le monde se radicalise un peu trop dans le superficiel, l'ostracisme et le rejet de l'autre.

Ce travail de Marie-Josée Christien, pour ce numéro de sa revue fait œuvre de communauté et est un modèle de ce que peut être la spiritualité examinée à travers le prisme de la poésie : un partage d'humanisme et une porte ouverte vers toutes les questions que l'humain peut se poser. Comme dit Jean-Luc Le Cléac'h, le mystique "est surtout celui qui (se) pose des questions. Et peu importe, au fond, que celles-ci demeurent sans réponse..." Alors que peut-être le religieux ne se contente d'une seule réponse... Oui c'est bien cela, cette revue devrait être offerte à tous ceux qui cherchent à donner un sens à leur vie. Juste leur proposer (rien imposer) cette vision de la poésie comme voix de l'âme.

"Le divin est nous, ou il n'est pas" annonce Claude-Michel Cluny. En nous, et partout ailleurs où sait chercher le poète. Marie-Josée Christien nous ouvre ainsi plusieurs chemins pour cette quête.

Le mystique on le trouve tout d'abord dans le souvenir aux disparus : Angèle Vannier, Paul Quéré, et plus récemment Alain Jégou partis discrètement « sur la pointe des morts ». Leur présence dans ce volume nous les ramène en un souvenir doux et leurs mots (ou leur peinture pour Paul Quéré) viennent à se lire autrement, avec une autre voix comme silencieuse, apaisée. Le mystique comme une forme de présence en filigrane dans toutes ces pages. Bruno Geneste et Marie-Claire Prouteau rappellent aussi que le mystique prend place prépondérante dans les sanctuaires et les stèles. Ces sanctuaires et stèles qui fleurissent de leur pierre nombre de villages bretons.

Le spirituel se cherche aussi dans les "nuages vagabonds" de Danielle Allain-Guesdon ou tout autre lieu de méditation. Tout autre lieu propice à réconcilier le corps et l'esprit. Claire Fourier a choisi plutôt un monastère en Chartreuse, Patrice Perron la lumière du soir dans les vitraux d'ouest et Jean-Marc Gougeon l’aube (« Le fondement du jour / me confiera-t-il par la bouche / de son aube / un rai de sa lumière »).

Le mystique mystère de la terre (« nous vivons  accordés /  à la terre qui nous lie » Marylise Leroux) du paysage (le ruisseau où s’écoule les âmes défuntes de Louis Bertholom ou « L’eau qui coule entre / une rive et un rêve […] accord du visible et de l’invisible. Et qu’on voudrait s’y noyer / avant que le rêve devienne rive» Jean-François Mathé), et de la marche aussi (« Pour dire que tout passant piétine, à chaque seconde, un infini » Michel Baglin).

Le mystique dans le corps lui-même aussi. Derrière les paupières pour Colette Klein ("sous la paupière l'œil se regarde / Réincarne le monde") ou Jacqueline Saint-Jean ("Sillages fugaces sous les paupières / traces d'incendie sillages rouges / dans l'énergie noire"). Dans l’expression de la joie «  La joie dans les cœurs / pour cautériser / les fêlures de la vie / - une force essentielle – / pour arpenter / les chemins de la sagesse » Chantal Couliou).

L’esprit est aussi dans la légèreté (« qu’est-ce qu’une vie réussie ?, l’ami a répondu « c’est une vie ou rien ne pèse » Serge Cabioc’h cité par Guy Allix). (« Emprunter des sentes de traverse / pour cueillir la beauté nichée / dans l’infiniment petit » Chantal Couliou). Mais aussi dans le vide de l’espace et de l’univers de « l’astropoéticien » Jean-Pierre Luminet (« la pensée de l’éternel fait mal / mais elle enivre ») ou de Françoise Coulmin (« Sidération sur ce passé de l’univers / sur ces grands infinis de l’âme »). Et de l’espace au voyage il n’y a qu’un pas à multiplier (« Voyage / où rien n’est à gagner / si ce n’est un mieux être / un mieux vivre » Chantal Couliou).

Voilà j’espère que de nombreux lecteurs « l’esprit tendu vers le sensible » contacteront Marie-Josée Christien pour se procurer cette belle revue, riche d’humanité et d’espoir dans le genre humain.  Spered Gouez vient comme bon nombre d’autres revues de poésie à la « rescousse du sens », en ces temps de médiocratie intellectuelle il est important de le signaler.

Spered Gouez / L’esprit sauvage

Un numéro par an

16 €

Contact :

http://speredgouez.monsite-orange.fr
spered.gouez@orange.fr


article publié également dans le numéro 74 de la revue Recours au poème

Revue Spered Gouez N°19 sur le thème « Mystiques sans dieu(x) »

href="http://www.recoursaupoeme.fr/users/denis-heudr%C3%A9"