mercredi 31 décembre 2014

Anne de Szczypiorski

     L'angoisse est là, féconde. Sur sa toile se promènent des filles chétives presque belles. Le ciel est figé par sa flèche dans un soupçon de crépuscule, sans joyaux et sans parfum. Le ciel est un tissu opaque et sale. La lumière sinistre d'un holocauste injuste aveugle l'espérance. Il n'y a plus que le « je n'aurais jamais dû » qui ouvre encore un œil hideux parce qu'utile.
     Des fleuves de sang séché coulent de l'autrefois, évoquant des enfants squelettiques aux cheveux secs, rêches, ébouriffés et noirs, avec des yeux pareils à des soleils que noircit la fumée des usines.
     Les toits perdent leur peau de reptile rugueux et bleuâtre.Le froid feuillette les chairs orange, givre les doigts aux ongles blancs. Le chanvre indien devient morose dans la narghilé et ses rêves sont changés en spectres crochus, gribouillés. L'Absolu flegmatique s'est laissé piétiner. Des lianes massives ligotent les bulles d'enthousiasme qui se divisent en deux grelots misérables, au son plus terrifiant que celui du gong, le gong de cuivre qui résonnait dans la paniques quelques mois plus tôt.
     Insipides, les jours qui se profilent entrebâillant la porte, s'appuyant sur le chambranle. Sauvagin, le goût des marécages de l'avenir chantant, parce qu'il croit avoir gagné en perdant le seul tout qui compte.
     J'ai tout perdu, ce soir, dans le jeu de l'angoisse.


Anne de Szczypiorski
L'atmosphère est saccagée




samedi 20 décembre 2014

Philippe Jaffeux, Alphabet (de A à M)

Un livre qualifié de « proliférant et multiforme » (C.Vercey), « vertige lucide » (F.Huglo), « nouvelle énergie » et « une des plus grandes entreprises littéraire du temps » (J-P Gavard-Perret), ne peut qu'intriguer et inviter à la découverte. A contrario, le même livre, un pavé de près de deux kilos, au format 21x29,7 pourrait faire fuir. Mais ce nouvel Objet Littéraire Non Identifié mérite vraiment les hommages qu'il reçoit un peu partout.



Philippe Jaffeux, qui affirmait « Le propre de l'homme est de se salir au contact d'une parole transparente » 1 n'hésite pas à nous nettoyer l'esprit avec toute l'encre des manques, interstices et pages blanches. Revenir aux fondements non pas de la langue mais de la civilisation : l'alphabet (mais qui du chiffre ou de la lettre fut le premier?), et y tenter la fission avec les nombres. Une nouvelle forme de poésie géo[poé]métrique non affiliée à l'Oulipo mais bigrement assistée par les ordinateurs et les mathématiques.


Puisque selon l'AdAge tout commence en chansons, 390 pages d'un « assemblage de mots surnaturels » pour soigner sa « fureur numérique », de la lettre A à M, avec à chaque fois des règles d'écriture, de typographie et de nombres différentes. Et quelles règles ! Exemple :



-Notes : La lettre F, intitulée «Lettre ! », présente 26 lignes sur chacune des 26 pages. La page A compte exactement 26 lettres A et ainsi de suite jusqu’à la page Z qui contient 26 lettres Z. La mise en italique de la pagination s’accorde avec celle des 676 lettres comptées. La dernière phrase se termine par deux points qui annoncent la lettre G.

-Précisions : La pagination est absente sur la dernière page de F. La 26ième ligne de la page X récapitule 538 points d’exclamation. 26 espaces de curseur sur la 20ième ligne de la page Y.


Allez voir, vous comprendrez mieux...

Jaffeux s'adonne donc pour notre plaisir à la gymnastique des hasards (il préfère l'écrire « hasart ») et des mathématiques (où j'apprends que le carré de 26 (soit alphabet²) fait 676, que 26 au cube fait 17576 et que des mots peuvent aussi s'élever en exposants). Il rédige ainsi des milliers d'aphorismes (qu'il faudra bien un jour qualifier de jaffeurismes) qu'il ordonnance de façon très subtile sous différentes formes d'expérimentations divagatoires de destruction/création. Mais ordonnancement, ordinateurs, ordre certes, mais ce n'est que pour mieux proposer de lire ce recueil dans le désordre.

Dans cette avalanche délicieuse d'alphabets (« alphabet vertigineux » dans un « cycle hypnotique ») et d'écritures automatiques sorties d'on ne sait quel ordinateur cérébral hyperlogorrhéique, le lecteur est comme aspiré dans une spirale inconnue transpirante et jubilatoire. Un espace où l'on perdrait pied sans perdre la tête. Une tourneboulangue qui apporte une forme d'ivresse à qui se laisse entraîner. Une plongée en hauteur dans les étoilphabets de l'espace intime entre les mots. Des énoncés innocents pour écrire l'imprononcé de la page blanche et des formes.

P.Jaffeux dicte ses textes au dictaphone et par le miracle de l'électronique, le son de sa voix attrapée est transformé en textes écrits, (en « tissus d'octets rapiécés ») mis en forme en carré (rappel de la disquette informatique) ou bien en rond (du CD-Rom) comme pour rechercher une certaine quadrature littéraire du cercle... Les textes sont mobiles également et descendent parfois dans la page. Et quand Jaffeux joue de la mécanique de la ponctuation, il y a beaucoup d'inventivité dans ces points et ces virgules là. Mais l'aspect graphique n'est pas l'essentiel même si « l'alibi de la page déterritoralisée » est très important dans le travail de Philippe Jaffeux.

Venir à bout de cet Alphabet prend du temps, à ceux qui n'en ont pas mais en redonne à ceux qui viennent y picorer. Parfois le mouvement narratif de cet ouvrage est un peu froid (quand les ordinateurs chauffent trop) mais Jaffeux a su sortir de l’exiguïté des abécédaires pour donner de l'air à sa production poétique. Ce voyage en alphabet est un voyage kaléidoscopique entre les mots, entre les vides et les pages blanches (« semant la récolte d'un vide.. »). Un chaud et froid salutaire sur nos habitudes de lecture.

Je ne sais pas s'il faut tout lire de ce livre, mais je suis certain qu'il faut tout dévorer, y compris les espaces et la ponctuation. Et nul doute que ceux, qui comme Philippe Jaffeux respirent « à l'aide d'un dictionnaire » aurons hâte de découvrir la suite (N et O déjà publiés).





Philippe Jaffeux
Alphabet (de A à M)
éditions PASSAGE D’ENCRES / TRACE(S), 2014
Moulin de Quilio - 56310 Guern.

394 p.
30 € + 6 € de frais d’envoi


1Extrait de Courants 505 : le vide (revue ficelle)


vendredi 5 décembre 2014

Jérôme Bouchaud et Georges Voisset : passion pantoun

Il n'y a pas que le haïku dans la vie ! Et le pantoun alors ! Importé en France par Victor Hugo dans Les Orientales, le pantoun (et non pantoum comme l'a laissé imprimer Hugo) n'a pas le même succès que le haïku. Jérôme Bouchaud et Georges Voisset tentent inlassablement de réparer cette injustice en multipliant les occasions de faire découvrir leur passion pour cette poésie traditionnelle mais néanmoins moderne.

Le pantoun, forme poétique originaire de l’archipel malais-indonésien est un poème à forme fixe, brève, mais différente du haïku et tanka japonais plus connus en France. Le pantoun est en effet le seul parmi ces formes brèves à se décomposer en deux parties : la première, ombre portée ("pembayang") objective et descriptive, et la seconde, sens ("maksud") subjectif ou proverbial. Traditionnellement, le pantoun est un quatrain fait pour être énoncé, échangé, récité, chanté, dansé au gré des circonstances de la vie quotidienne (déclarations d’amour, de rupture, railleries, allusions, mariages…).


Deux passionnés passionnants

Georges Voisset, universitaire, écrivain, traducteur et essayiste né en 1948. Il a longuement séjourné en Asie comme enseignant de français et directeur d’instituts culturels, dans le cadre des Affaires étrangères (Singapour, Japon, Indonésie). Il a contribué par ses traductions et travaux à révéler au public francophone le prodigieux réservoir poétique dormant de l’archipel malais-indonésien. Son recueil Sonorités pour adoucir le souci fait partie de la collection UNESCO des œuvres représentatives de l’humanité. Il est aujourd’hui considéré comme l’un des spécialistes du pantoun, qu’il pratique depuis des décennies, et président de Pantun Sayang, l’Association Française du Pantoun.

Né en 1980, Jérôme Bouchaud est auteur, traducteur et éditeur. Passionné d’Asie et de littérature, il s’emploie à tisser des liens sensibles entre ses voyages, ses rencontres et ses lectures. Il est l’auteur de plusieurs guides de voyage, et notamment de Malaisie - Traditions et Modernité en Asie du Sud-Est (Éditions Olizane, 2010). Il est aussi le traducteur du recueil de Robert Raymer, Trois Autres Malaisie (Éditions Gope, 2011) et le fondateur des éditions Jentayu, une maison dédiée à la mise en valeur d’écrivains et de formes littéraires d’Asie peu connus sous nos latitudes. Il dirige également le site . Lettres de Malaisie et de sa revue Pantoun.


Une Poignée de Pierreries

Hugo écrivait en 1929 dans Les Orientales, en parlant du pantoum (par le hasard de la composition typographique) : « C'est une poignée de pierres précieuses que nous prenons au hasard et à la hâte dans la grande mine d'Orient. ».

Dans cette Poignée de Pierreries, véritable première mondiale car jamais une anthologie de pantouns écrits en une langue autre que celles de l’Archipel malais-indonésien n’était encore parue à ce jour, est regroupée une collection de plus de 400 textes choisis par Jérôme Bouchaud et Georges Voisset, illustrés d’une dizaine de peintures d’artistes malaisiens contemporains, ainsi que d’une dizaine de calligraphies originales en jawi, la forme arabisée du malais. Ces textes sont l’œuvre de 40 auteurs fidèles contributeurs du site Lettres de Malaisie mais aussi d'auteurs malais traduits.

Ouvrage initiatique que cette Poignée de Pierreries, par la présentation de Jérôme Bouchaud et Georges Voisset, de la tradition du pantoun pour mieux appréhender cette rencontre avec cette forme littéraire trop méconnue.



L'imaginaire asiatique est très présent dans cet ouvrage. Sans surprise, on retrouve les thèmes classiques du rapport à la Terre, aux mondes végétal, animal et minéral à l'occasion de pantouns amoureux,

Entre la terre noire et les nuages gris
Une bande de ciel rose, chaude, lumineuse et vivante
Entre son pantalon noir et son pull gris
Une bande de peau claire, chaude, lumineuse et vivante

Michel Betting

de pantouns d'humour,

Ah ! Le vase de nuit chez grand-mère
tapi le jour vanté la nuit !
Son œil fixe les petits derrières...
Oh ! Le bruit que faisait la pluie !

Marie-Dominique Crabières

pantouns nostalgiques, mais aussi pantouns de sagesse.

La goutte ne fait pas l'encre
C'est l'encre qui fait la goutte
La beauté ne fait pas l'amour
C'est l'amour qui fait la beauté

Nisah Haron (traduit du malais)

Effilocher un pull vert
Le long d'un fil barbelé.
J'effiloche ton cœur fier
Le long d'une vérité.

Cédric Landri

Enfin, cet ouvrage propose au lecteur d'approfondir sa rencontre avec le pantoun et la malaisie avec une riche bibliographie composée de références françaises, malaisiennes et indonésiennes.



Jérôme Bouchaud et Georges Voisset,

Une Poignée de Pierreries. Collection de pantouns francophones,

Éditions Jentayu, 2014.

254 pages

18€




 

mardi 4 novembre 2014

Jean-Claude Pirotte et Guénane : Une île ici et là

Quel est ce « besoin d’îles » qui me fait lire, par hasard, le même jour, le regretté Jean-Claude Pirotte « Une île ici » et Guénane « L’approche de Minorque » ? L’un, malheureusement décédé, est édité chez un grand éditeur (Mercure de France) l’autre, heureusement bien vivante, par une petite maison de micro-édition qui n’en fait pas moins un gros travail de qualité éditoriale : La Porte (depuis 17 ans, aux bons soins attentionnés d’Yves Perrine). Quel est ce besoin et cette conjonction d'actualité autour de ces îles où selon Blaise Cendrars « l’on ne prendra jamais terre » ? Deux tentatives de réponses.
Jean-Claude Pirotte, qui a « bourlingué n'importe où » et qui vivait « en rond / comme dort la couleuvre », dédie ce livre à Guillevic. Un intéressant jeu de il ou elle, où l'on ne sait qui est « il », Guillevic , ni qui est « elle », Groix, Belle-île, Hoedic ? Il ne situe pas précisément cette île, il préfère en toucher l’universel, le mythe. L'île comme « rêve d'être ailleurs », « de ce qui est toi-même / l'île perpétuelle ».

 L’île sauvage « ce qui n'est pas écrit / s'écrira par le vent / sur la paroi de l'île // ou par les naufragés ». « un avion la repère / mais ne peut atterrir // c'est heureux se dit-elle / que je sois si revêche ». « l'île / se défie de la gloire / au point de se cacher / d'un seul banc de poissons », « elle s'habille en jaune / éteint en violet /dans les printemps soudains // s'empresse de vêtir / ensuite un surplis gris / qui permet de passer /de loin inaperçue »


 
Guénane, capitaine d’une croisière poétique à travers les îles, nous emmène cette fois à Minorque « juste entre Marseille et Alger », Minorque après Groix, Sein, Hoedic. La chaude Méditerranée après le frais atlantique. Peut-être que « le large nous aspire », peut-être que l’on voit dans une île avec l’auteur « L’art de résister », « L’art de rester rurale ». « Anses criques calanques » baignées par des « ombres infatigables ». L’île qui se bat courageusement contre une « mer querelleuse ». Minorque, l’île en mode mineur, mais Minorque comme « une mine de point d’orgue ». Minorque pour affirmer à nouveau que chacun de nous est une île. Qu'on a tous un côté sauvage, rugueux, qui lutte contre les influences, les dépendances. « L'inaccessibilité est une protection suprême ». Et un côté apprivoisé, notre côté bien exposé, paisible, loin des courants. Comme une île chacun affronte, lutte avec âpreté, stoïque, mais comme une île chacun peut aussi, en épicurien, se satisfaire de saveurs fortes et simples de « terres d'ocre teintées »,  « d'arums vulgaires » ou de « marguerite reine ». La poésie trouve sa plage sur toutes les îles et au-devant « le large nous aspire ».

En ces îles de Bretagne ou d’ailleurs, l’image du caractère et du courage, des valeurs importantes de nos jours…




Jean-Claude Pirotte
Une île ici 
Mercure de France 2014
208 pages 17€50

Guénane
L’approche de Minorque
La Porte 2014
34 pages 3€80


Article publié également sur le site Recours au poème



Jean-Claude Pirotte Une île ici Mercure de France 2014 208 pages 17€50 Guénane L’approche de Minorque La Porte 2014 34 pages 3€80

Jean-Claude Pirotte et Guénane : Une île ici et là

Quel est ce « besoin d’îles » qui me fait lire, par hasard, le même jour, le regretté Jean-Claude Pirotte « Une île ici » et Guénane « L’approche de Minorque » ? L’un, malheureusement décédé, est édité chez un grand éditeur (Mercure de France) l’autre, heureusement bien vivante, par une petite maison de micro-édition qui n’en fait pas moins un gros travail de qualité éditoriale : La Porte (depuis 17 ans, aux bons soins attentionnés d’Yves Perrine). Quel est ce besoin et cette conjonction d'actualité autour de ces îles où selon Blaise Cendrars « l’on ne prendra jamais terre » ? Deux tentatives de réponses.
Jean-Claude Pirotte, qui a « bourlingué n'importe où » et qui vivait « en rond / comme dort la couleuvre », dédie ce livre à Guillevic. Un intéressant jeu de il ou elle, où l'on ne sait qui est « il », Guillevic , ni qui est « elle », Groix, Belle-île, Hoedic ? Il ne situe pas précisément cette île, il préfère en toucher l’universel, le mythe. L'île comme « rêve d'être ailleurs », « de ce qui est toi-même / l'île perpétuelle ».
 L’île sauvage « ce qui n'est pas écrit / s'écrira par le vent / sur la paroi de l'île // ou par les naufragés ». « un avion la repère / mais ne peut atterrir // c'est heureux se dit-elle / que je sois si revêche ». « l'île / se défie de la gloire / au point de se cacher / d'un seul banc de poissons », « elle s'habille en jaune / éteint en violet /dans les printemps soudains // s'empresse de vêtir / ensuite un surplis gris / qui permet de passer /de loin inaperçue »
Guénane, capitaine d’une croisière poétique à travers les îles, nous emmène cette fois à Minorque « juste entre Marseille et Alger », Minorque après Groix, Sein, Hoedic. La chaude Méditerranée après le frais atlantique. Peut-être que « le large nous aspire », peut-être que l’on voit dans une île avec l’auteur « L’art de résister », « L’art de rester rurale ». « Anses criques calanques » baignées par des « ombres infatigables ». L’île qui se bat courageusement contre une « mer querelleuse ». Minorque, l’île en mode mineur, mais Minorque comme « une mine de point d’orgue ». Minorque pour affirmer à nouveau que chacun de nous est une île. Qu'on a tous un côté sauvage, rugueux, qui lutte contre les influences, les dépendances. « L'inaccessibilité est une protection suprême ». Et un côté apprivoisé, notre côté bien exposé, paisible, loin des courants. Comme une île chacun affronte, lutte avec âpreté, stoïque, mais comme une île chacun peut aussi, en épicurien, se satisfaire de saveurs fortes et simples de « terres d'ocre teintées »,  « d'arums vulgaires » ou de « marguerite reine ». La poésie trouve sa plage sur toutes les îles et au-devant « le large nous aspire ».
En ces îles de Bretagne ou d’ailleurs, l’image du caractère et du courage, des valeurs importantes de nos jours…

mercredi 24 septembre 2014

Pascal Quignard

Les poissons sont de l'eau à l'état solide.
Les oiseaux sont du vent à l'état solide.
Les livres sont du silence à l'état solide.


Pascal Quignard
Sur le jadis
Grasset

Virginie Gautier ou la littérature enrichie


François Rannou, infatigable passeur de L'Inadvertance, nous propose dans sa collection chez publie.net un ouvrage disponible en ebook qui illustre parfaitement l'évolution que peut vivre la littérature dans les prochaines années. Une littérature à la croisée de nouveaux chemins ?


Que nous propose donc Virginie Gautier, cette auteure née en 1969 qui vit entre Paris et le Finistère? Elle enrichit notre lecture avec des liens hypertextes, des illustrations, des sons (extraits lus par l'auteure), des vidéos réalisées par elle aussi. Mais ne nous trompons pas, il n'est pas question d'illustrer le propos écrit mais d'accompagner le lecteur dans une démarche artistique étendue bien au delà des limites de la page. L'auteur cherche à multiplier les angles d'approche en jouant à la fois sur l'espace et la géographie du territoire urbain exploré et sur le mode de représentation des sensations ressenties. Il est même possible d'enchevêtrer parfois les sons pour un résultat intéressant. Et ici, la note de bas de page se change en porte ouverte vers l'ailleurs...

Cette poésie enrichie de Virginie Gautier rentre tout à fait dans ce qu'étudie Mélodie Quercron dans son mémoire de master 2 sur la poésie à l'ère numérique accessible sur son blog1. Je la cite « nous sommes en effet confrontés à des formes de poésie qui n’appartiennent pas encore à l’histoire littéraire. » Objets Verbaux Non Identifiés, Objets Virtuels Non Imprimables, peu importe, effectivement « L’expérience est polysensorielle et les nouvelles technologies interrogent l’élargissement de la définition et de la représentation de la poésie. » Lisez Virginie Gautier et vous comprendrez que les nouvelles technologies ne sont pas qu'un gadget mais qu'elles interrogent vraiment notre façon d'écrire, de lire, de voir, de ressentir, d'écouter, de penser la poésie.

Donc, avec ses dessins et ses vidéos, Virginie Gautier fait œuvre d'art dans cet ouvrage. Mais elle fait aussi et surtout œuvre de littérature. Marcher dans Londres en suivant le plan du Caire lui autorise tous les télescopages salutaires à la création. Et puis Londres, c'est comme une ville universelle qui parle aussi bien de Paris, de Marseille, Rennes, Ceuta, Wuppertal ou Plovdiv. Une ville, le seul désert à notre portée dont parlait Camus. Une ville où l'on croise forcément François Bon. Une ville-zone dont l'Homme est le fluide, le sang dans ses artères « Dans une ville ouvrière, une ville moderne, une ville parfaite. [...] Peuple libre de marcher cherche un endroit pour s’arrêter. […] Peuple libre d’aller ici ou là cherche endroit à habiter. Zones préférées : les voies de chemin de fer, les bâtiments industriels désaffectés auxquels elles mènent le plus souvent. Les tunnels, qui servent de passages aux piétons. ». Une ville, un canal, une rivière et parfois l'appel de la mer. « Quand les maisons sont serrées ainsi les unes contre les autres comme des coquillages, est-ce la mer qui est derrière ? »
Une ville avec ses lignes, une ville border-line, « Avec sur nos bords de nouvelles lignes de fuite. On en use beaucoup ». Une ville-trajectoire intime « Touchons du doigt notre trajectoire dans le temps. Ce sont lignes et pointillés, traits discontinus. Les plus anciennes sont en dessous, forcément. ». Une « Ville par tâtonnement. » « une ville promenée, ici et là, même de force ». Marcher donc dans une ville-temps « Marcher, c’est broder le passé sur l’avenir. Une traversée où rêve le réel. Les lieux se superposent aux souvenirs. » Se perdre dans des métros-cavernes préhistoriques et leur nouvelles fresques rupestres « Nous descendons par une trappe dans un souterrain. Nous enfonçons dans un dédale en forme de constellations. Des cavités que joignent de minces galeries en lignes droites.
Voici le revers où s’échangent les couleurs. La coulisse où s’enracinent les motifs, les subtiles frondaisons. Chaque pas rendu visible par une couture, un fil coloré. Chaque arrêt, une étoile fleurissant sous le pied. Chaque demi-tour laisse une racine à nu, un filament. » Déambulation de la ville elle-même « Dire de cette ville qu’elle se déplace, c’est bien le minimum pour la décrire. Elle fait des uns des voyageurs, des autres des naufragés. C’est une ville-radeaux. » Une ville-banlieue (ne pas dilapider ces faubourgs : « Nous préférons rester sur les bords, arpenter les lisières ou bien longer les côtes. » Une ville-ruine « Nous la voulons comme une ruine. Avec des fers à béton qui pointent encore le ciel. Propositions inadéquates mais répétées d’étages dans les nuages. »

Une ville qui s'interroge « C’est une ville, elle abrite une quantité de jardins. […] Une foule de questions et une quantité de possibilités. Des esquisses pour la part du flou, l’idée du nuage […] C’est une ville, elle n’a fait que nous perdre. »


Marcher dans Londres en suivant le plan du Caire
Virginie Gautier


vendredi 20 juin 2014

Jacques Josse

Jacques Josse est un écrivain breton discret, trop sans doute. Poète, il a présidé longtemps la Maison de la Poésie de Rennes et a publié de nombreux poètes contemporains dans sa belle maison d'édition Wigwam. Désormais membre du collectif remue.net, il est un infatigable passeur de poésie avec ses notes de lectures toujours très appréciées.

Liscorno, petit village des Côtes d'Armor, est le point de départ de sa vie d'écrivain fortement marquée par la Beat Generation.  C'est cette découverte que Jacques Josse raconte dans ce troisième volet de sa trilogie autour de son cheminement personnel avec les écrivains. Il y avait eu
Terminus Rennes, publié chez Apogée, éditeur à Rennes et puis Retour à Nantes, publié par la Maison de la Poésie de Nantes, il y aura désormais la troisième pointe du triangle Liscorno

Ces petites proses poétiques, autour des lieux et des mots, Liscorno, ce village où a vécu Jacques Josse jusqu'à ses 18 ans, renvoient à la poésie de Kerouac et Ginsberg bien sûr mais aussi Tristan Corbière, Armand Robin, Paul Celan, Jean Genet, etc.  De sa chambre, "
mansarde qui allait peu à peu se muer en invisible (et minuscule) port d'attache", le jeune Josse lit beaucoup et rêve de lointains voyages vers les USA. Des rencontres humaines l'amènent à rencontrer des écrivains qu'il dévore rapidement et imprimeront irrémédiablement sa personnalité.

Avec son style d'écriture simple mais toute en évocation et sensibilité, Jacques Josse nous fait le portrait de personnages attachants souvent abîmés par la vie. C'est ce mélange entre le touchant des écrivains lus et celui des vieux marins ou pauvres alcoolos qui confère à ce livre un charme certain. De la poésie certes, mais surtout des histoires de vie et de biens beaux hommages à la littérature, à la Bretagne, aux gens simples et à l'amitié.

Liscorno
Jacques Josse
Éditions Apogée




Cet article a été publié également dans le n°4 de la revue Glaz Mag (page 60)

mercredi 11 juin 2014

Cesare Pavese

8 novembre 1938
 
    On ne peut connaître son propre style et l'utiliser. On utilise toujours un style préexistant, mais d'une façon instinctive qui en forme un autre qui est actuel. On ne connaît son style présent que lorsqu'il est passé et définitif et que l'on se retourne pour l'examiner en l'interprétant, c'est-à-dire en s'expliquant comment il est fait.
    Ce que nous sommes en train d'écrire est toujours aveugle. Nous ne pouvons pas savoir sur le moment si cela vient bien (c'est-à-dire si, après, en y revenant, nous estimerons ça réussi). Simplement, nous le vivons et il va de soi que les astuces, les inventions que nous y apportons, sont un autre style composé précédemment, étranger à la substance du style actuel.
    Écrire, c'est consommer ses mauvais styles en les utilisant. Revenir sur ce qui est déjà écrit pour corriger est dangereux, on court le risque de juxtaposition des choses différentes.
    Donc il n'y a pas de technique? Si, mais le nouveau fruit qui compte est toujours un pas en avant sur la technique que nous connaissions et sa pulpe est celle qui naît peu à peu à notre insu, sous notre plume.
    Que nous connaissions un style, cela veut dire que nous avons percé une partie de note mystère. Et que nous nous sommes interdits d'écrire dorénavant dans ce style. Le jour viendra où nous aurons mis en lumière tout notre mystère et alors nous ne saurons plus écrire, c'est-à-dire inventer le style.


 [...]

12 décembre 1939


    Tout artiste cherche à démonter le mécanisme de sa technique pour voir comment elle est faite et pour s'en servir, au besoin, à froid. Néanmoins, une œuvre d'art ne réussit que lorsqu'elle a pour l'artiste quelque chose de mystérieux. Naturel : l'histoire d'un artiste est le dépassement successif de la technique utilisée dans l’œuvre précédente, par une création qui suppose une loi esthétique plus complexe. L'autocritique est un moyen de se dépasser soi-même. L'artiste qui n'analyse pas continuellement sa technique est un pauvre type.



Cesare Pavese
Le métier de vivre
Nouvelle édition  2014
Folio






vendredi 23 mai 2014

Jean Joubert

J'aime qu'un arbre
dans le sable prenne racines
et qu'il ose tenter contre la nuit
un langage de feuilles,
un vaste geste d'oiseaux.


*

"Frère galet, dit le saint,
arrache-toi de la mer,
et sur la rive enseigne-moi
la parfaite humilité."


*

L'enfant amasse les branches.
L'homme les brûle.
Du bout de son bâton,
le vieillard écrit dans la cendre
le nom secret de Dieu,
l'alphabet des ombres.


Jean Joubert
"L'alphabet des ombres"
éditions Bruno Doucey



lundi 14 avril 2014

Georges Bonnet

L'été s'en va
laissant ses yeux
son parfum d'herbes et d'eau

Comme dans les années rondes
les pommes sont belles
la rivière nue
une bouteille au soleil
lisse ses plumes

Quelques fleurs atténuent 
la fatigue de l'église


*

Vergers asservis
Christs noirs
palissés sur les murs
L'horloge infirme
s'appuie contre l'armoire
le jardin du presbytère
est nu par sainteté
La modestie des choses
engendre le silence




Georges Bonnet
Tout bien pesé
le dé bleu





dimanche 13 avril 2014

Thomas Vinau

Nous ne sommes que des hommes

Nous ne sommes 
que
des hommes
et les pigeons
ne sont
que
de grosses pierres
grises
qui ont appris
à se méfier
du sol 


*

La marque du collier

Nous sommes 
des chiens qui parlent
truffes plantées
dans le cul des étoiles
éperdument perdus
de n'avoir pas de maître

*

Au cœur de la cible

Les oiseaux
sont des lanceurs 
de couteaux
leurs lames
de verre
se plantent
dans la lumière



Thomas Vinau
Juste après la pluie
Alma éditeur


samedi 15 février 2014

Marie-Josée Christien

Temps morts de Marie-Josée Christien*





Après Les extraits du temps, Marie-Josée Christien vient de publier, aux éditions Sauvages, Temps morts. Eloge de la lenteur prévient-elle mais bien plus que cela assurément. Pierre Maubé dans sa préface le dit bien « La parole de Marie-Josée Christien prend racine dans nos renoncements intimes, elle épanouit ce qui chez nous mourait de ne pas être dit, elle incarne ce que nous rêvions de révéler au monde ».

Ces temps morts sont ces instants de rien qui passent sans que l'on s'en aperçoive. L'une des missions du poète n'est-elle pas de nous montrer l'invisible ? « La lumière / ployant sous l'hiver ». Ces talus qui « ensemencent d'échos / le flux des voix ». « L'ardeur de la marche » ce « voyage futile / dont il ne reste que quelques syllabes ». La pluie aussi qui « sculpte l'âme / à vif / sous une voûte de transparence ».

Voyager, marcher, observer. Se rendre compte que « nous cheminons sur d'étroits sentiers / inconsistants / nous avons l'illusion / de façonner le monde ».

S'arrêter, « Je ne sais du voyage / que les haltes / où la mémoire fait escale ». Observer mieux encore. « Je m'immobilise / pour ne pas détruire / la furie minutieuse des atomes ». Se retourner sur soi et «dénicher / le pas à pas / fragile / des tremblements / qui vacillent dedans ». Et puis noter les mots qui naissent alors en poésie « chaque mot levé en moi / peu à peu / m'unit / au froissement de l'invisible ». Quoi de mieux que la poésie pour comprendre que « La durée / n'a de sens / que dans les temps morts » ?





Temps morts

Marie-Josée Christien


54 pages

12€

*article à paraître dans le numéro 3 de la revue Sémaphore, revue de la Maison de la poésie du Pays de Quimperlé

samedi 18 janvier 2014

Fabrice Caravaca

extraits de La Vie de Fabrice Caravaca, édition Les fondeurs de brique, 2010 :

Page 17 :
Nous avons du souffle et nous sommes fidèles. Nous nous sentons frères et nous sommes du parti des accolades et des baisers. Nous sommes vraiment vivants et dans chaque seconde de nos éternités nous palpitons. Nous ne nous accrochons pas aux futilités. Nous sommes convaincus et nous ne nous racontons pas d’histoires.

Page 20 :
Aux étoiles qui poussent le ciel et à la lumière qui dérobe les trous noirs nous faisons des saluts fraternels. Nous sommes en haut de la montagne mais nous connaissons tous les souterrains et nous nous réchauffons à la lave en fusion des volcans. Nous avons déjà voyagé au centre de la planète.

Page 36
[…]
Nous avons en nous tous les mots des poèmes lus ou entendus. Ils vibrent et sont lumière. Ils déchirent le voile posé sur les choses.
[…]


Page 40 :
[…]
Chaque mot entendu saura nous revenir parce qu’il est en nous, parce qu’il vit en nous. Chaque poème lu ou entendu prend son essor parce qu’il continue de vivre en nos corps. Nous vivons avec des poèmes dans les mains, dans la bouche, dans le ventre, dans les poumons et dans les reins et parfois aussi dans la tête. Nous dansons sur la musique des poèmes. Nous sommes des êtres au seuil, dans les airs et qui touchent le soleil.
[…]