dimanche 1 février 2015

Dominique Sampiero

Et moi, aujourd'hui, je ressemble à la terre, à chacun de ses renoncements, à ses chemins pris au piège des ronces, à ses gémissements qui viennent non pas de la jachère mais de la mer, à ses hordes de blé et de seigle, à ses collants rouges bien mûrs qui la protègent des abeilles, à ses bouquets d'asters et de misères, à ses regards de fièvre, de brume, à son écorce d'eaux troubles, à ses lavis d'automne mutilés d'instants, aux mains tendues des buissons où s'endorment les cailles visiteuses, à ses transfuges de naissances et de jonquilles, à ses semences sans destination, à ses voyages de petite fille qui danse sur elle-même, à son ange noir de lave et de routes intérieures, à ses marais enroulés aux cheveux des villes, à ses itinéraires de métaux, de rivières, à son corps d'ermite qui se ronge, à ses horizons de miroir et d'orage, à sa sève, à ses mains qui le temps venu déversent l'ombre de tant d'années, à ses éclairs de faisan, de fougère, à ses parfums, à ses chairs en pièces où se souviennent les paysages, à sa musique d'embellie, d'étranges vicissitudes, à ses étangs de haies mortes, ses lacs de colza, à ses idylles de souffles et d'essences, à ce qui tombe en elle à l'abri de l'espace, acte d'une seconde plus pure, même éphémère, à ces flaques de fruits dans le biais des feuillages, à ses insoutenables suintements de vie, d'orges, à ces éclaboussures de sauge et d'avoine, à ses coutumes de neige et de flocon, à ses passages incrustés d'hosties, à ses édifices de matière et de vide, à son socle, à son aventure, je ressemble à la terre.
Chaque enfant est ainsi.

Dominique Sampiero
Terre pour une légende qui n'en a plus
Cheyne éditeur