vendredi 30 septembre 2016

Béatrice LIBERT : L'Aura du blanc





Béatrice Libert, auteure belge, ayant reçu en 2014 le Prix Jean Kobs de l'Académie royale de langue et de littérature françaises de Belgique, pour son recueil poétique Écrire comme on part, vient de publier aux éditions Le Taillis Pré L'aura du blanc.

Ce livre, loin de tout ésotérisme auquel le titre pourrait faire penser, met en miroir deux poèmes par page, le tout en sept vers (5+2 puis 4+3). Tout le charme de cet ouvrage est de placer, dans le blanc qui sépare ces deux textes, le halo qui les joint dans l'interrogation du lecteur. Béatrice Libert cherche plutôt à offrir un halo aux mots. Exemple de ce genre de poème-halo :


Les mots où je dormais

Se sont éveillés à ma place

Et la nuit a rangé

Mes songes dans sa poche




Il suffirait de quelques branches

En fleurs et nous accomplirions

Le plus pur des voyages


Dans ce rêve aussi, peut être une clé pour les encres de Motoko Tachikawa qui Illustrent superbement ce beau livre. On ne sait qui influence l'autre entre l'illustration japonisante et écriture haïkisante.


Hommage donc au blanc, à la poésie blanche : "Tout l'art du poème / Consiste à bien laisser / Monter les blancs en neige". "Les mots / Ont le vertige / Pour amant".



Écrire

Déplier un paysage mental

Calligraphié d'absence

Où chaque mot m'enracine

Un peu plus dans l'humain





On passe sa vie à remuer des clefs

Qui n'ouvrent aucune porte"



La couleur blanche et son aura. L’aura du blanc qui ouvre le livre "Ouvrir un livre comme on se regarde / Dans le miroir matinal / Non pour se contempler / Mais pour se reconnaître inquiète à l'idée / De s'être trompée d'écorce ou de coeur".


Aura de l'aube "L'aube se déplisse / L'ombre boit son ombre / Et l'odeur des muguets / Donne un corps à la paix”. Grand blanc des "linges de l'aube". Evidemment, la lumière est toujours présente dans les mots de Béatrice Libert : "Au seuil de quel horizon / Poser sa lampe".



"La lumière a pris corps

Mailles du désir

Éveil d'oiseaux vifs

Et de lunes nacrées





Ne rien faire

Tout recevoir du vide

Et marcher l'aura du blanc



Béatrice Libert évoque aussi son pays de neige parfois, le "Pays blanc replié sur lui-même"



Mais s'il ne faut chercher dans cet ouvrage aucun ésotérisme, l'auteure cherche cependant du côté du mysticisme "Le Dieu que tu cherches / Marche dans la rosée", "L'oiseau son chant d'où le tient-il / Quand l'ange tire de la nuit / Le pas et la lumière des hommes ?", mais aussi du côté de la magie de la couleur blanche, synthèse de toutes les couleurs. "La couleur est la clef / De l'ombre"


Et ainsi, d'haikus en aphorismes, Béatrice Libert nous offre plus que l'aura du blanc, mais aussi l'écho du silence, à écouter en soi "La source du monde".



L'aura du blanc

Béatrice Libert

Le Taillis Pré

96 pages

10€



 Article publié également sur le site Recours au Poème

Gérard CLERY, Parcours : approches, anthologie, entretien

Gérard Cléry, premier volume de la collection Parcours

aux éditions Spered Gouez





Marie-Josée Christien aime à faire découvrir les talents méconnus. Les éditions et la revue Spered Gouez qu'elle anime ont cet esprit sauvage qui les tient dans la liberté financière et l'indépendance de toute mode. Cette indépendance qui permet de mettre en lumière des auteurs injustement peu connus. Dans sa collection Parcours, nouvellement créée, elle regroupe biographie, entretien, recensions et anthologie afin de permettre une découverte totale d'un auteur. Pour ce premier numéro, c'est sur Gérard Cléry qu'elle a choisi d'orienter les projecteurs.

Parce que Gérard Cléry n'occupe pas le devant de la scène poétique dans les émissions de radio, les maisons de la poésie, les marchés du livre, les festivals, il faudrait qu'il demeure inconnu et que son travail exigeant d'artisan des mots reste enfoui à jamais loin de nos appétits de découverte ? C'est à cette injustice que Marie-Josée Christien souhaite s'attaquer en publiant le premier ouvrage de cette collection.

La biographie de Gérard Cléry est un long voyage de la région parisienne jusqu'à la Bretagne en passant par l'Algérie et le Chili, mais aussi l'Espagne, le Mexique et la Russie. Un beau voyage avec, comme il se doit, de multiples rencontres passionnantes (Pierre-Jean Oswald, Pierre Morhange, Jean Malrieu, Oliven Sten/Armand Olivennes, Gabriel Cousin, Franck Venaille, André Libérati, Angel Parra, Antoine Vitez, Jacques Simonomis, Colette Magny,  etc.). Sans parler de Queneau, Camus, Cocteau, qui sont venus témoigner en sa faveur devant le juge lors d'un procès lié à un acte surréaliste commis à seize ans...

Poète, conteur, traducteur d'Octavio Paz et du groupe Quilapayun, journaliste spécialiste de chanson française, Gérard Cléry s'est volontairement coupé du milieu littéraire parisien et interrompu toute publication pendant 23 ans. Mais heureusement, Gérard Cléry est sorti de ce mutisme volontaire en littérature, en recommençant à publier en 1997, avec depuis sept titres, dont le plus récent "Roi nu(l)" date d'octobre 2015.

Dans la poésie de Gérard Cléry, "il y a du ciel à gorge déployée", la volonté de rester lucide face au monde environnant "je me sentais coupable du poids de ma civilisation", "Ta bouche sur ma bouche / pour oublier que je grimace". Dans ses poèmes pour rejoindre (écrire pour rejoindre, quel beau programme poétique! ) il prenait ce ton "tranchant et pur comme un métal" justement perçu par Charles Dobzynski. Guy Allix lui, évoque une parole qui "donne en s'effaçant".

Influencé par des poètes comme Apollinaire, Eluard, Cendrars, Guillevic, Saint-John Perse ou Aimé Césaire, Gérard Cléry privilégie une poésie comme un "grand saut dans l'homme" contre l'envahissement d'une "poésie d'ameublement" à laquelle on prête une oreille distraite.

Voici quelques extraits de l'anthologie qui clôture ce Parcours, comme un raccourci dans une carrière littéraire atypique mais non dénuée d'intérêt :



Dans Quotidiennes, premier ouvrage édité par P-J Oswald en 1969, Gérard Cléry évoque sa mère

je marche avec ton nom

avec tes lèvres

j'avance dans ton eau





en réalité j'avance dans ton ombre

si peu dans ta lumière





Dans Fontanelles du pré, publié en 2005 (L'Arbre à paroles)



Il manquera des jours pour
se parfaire à la solitude
changer de peau

il manquera des jours pour édifier
en soi le paysage pour emporter l'odeur
la chaleur des murs

pour que sous la peau
se dessine la carte



et le dernier ouvrage Roi nu(l), en 2015 (Librairie Galerie Racine, collection Les Hommes sans Épaules )



allumer chaque soir le flambeau de l'absence

faire le lit du vide vous nommer ne pas vous

nommer laisser brûler l'ampoule de

l'incertitude ne pas monter la garde auprès du

téléphone parler pour vous aux arbres du

jardin habiter cet espace imparfait que parfois

vous désertez chercher votre main chercher

votre ventre ne pas les chercher regarder

votre visage et se crever les yeux

et puis sourire comme font les aveugles





Une voix forte et un parcours discret, découvrez Gérard Cléry. Découvrez son Parcours aux éditions Spered Gouez.





Parcours/Gérard Cléry (approches, entretien et anthologie), Collection Parcours, éditions Spered Gouez (Centre culturel breton Egin), 128 pages, 13 € (frais de port en sus : 2,72 €). Bon de commande à demander à : spered.gouez@orange.fr ou à télécharger sur le site : http://speredgouez.monsite-orange.fr



samedi 11 juin 2016

Louis Bertholom - Gaëls

LES PORTES DE L'OUBLI




Portes bleues blanches jaunes
vitres secrètes rouges
que traversent les lampes

Façades de musées
aux entrées nirvanesques
            que cachent-elles
            dans la course des taxis
            des maisons mauves ?

Appel d'un ailleurs
quand la pluie ricoche 
           sur les tuiles rousses

Des colonnes extravagantes promettent
            des paradis de « spirits » tourbeux

Pousser ces portes charnues
             de l'oubli à la fraternité
             où philosophies de tout de rien 
             s'évaporent au whiskey

Églises profanes
aux calices de noires Guinness
sanctuaires de liesses
des lèvres blanchies 
             de mousse volent
dans la pénombre
             aux murs clinquants

La plainte primale
des uilleann pipes se glisse
dans le brouhaha vespéral
              source soudaine d'un bois fatigué

Univers à chaque fois unique
              dansent les pintes
              gît le tabac froid
              des temps déchirés

Dublin est belle
dans la fumée libre
              au « last drink » s'éloignent
              les portes de l'oubli



Extrait de « Les ronces bleues suivi de Gaëls »
Louis Bertholom
éditions Blanc Silex 1998



mardi 7 juin 2016

Nicolas Le Golvan – Psaume des psaumes



Avant d'ouvrir ce livre intitulé Psaume des psaumes, j'appréhende de ne rien y appréhender justement. J'ai peur que ma volonté de me maintenir à l'écart de toute religion me soit un handicap pour apprécier ce nouvel ouvrage publié par les éditions La Sirène étoilée. Mais bon, je suis vite plongé dans la mort d'un David que l'auteur tient à ne pas présenter précisément. Mais avec ce titre on est obligé de penser à ce roi David, présent à la fois dans la la Torah, la Bible et le Coran. Et si la poésie pouvait réunir les trois religions dans une même vision de la mort injuste ? Et si l'amour quel qu'il soit était chanté par tous ?
David le bien aimé est mort. Son amant est partagé entre le désir de rendre hommage
« 
Comme si on devait aux morts ces égards et ces vers que personne n'a donné aux vivants » et celui de garder le silence  «Et pourquoi donc parler ? / le silence suffit au feu à disposer de toi ». Il veut s'appliquer en choisissant ses mots « David, pauvre toi / je n'ai de poème pour envelopper tes restes ». Des mots de poésie pour ce psaume. Psaume des paumes perdues sans l'Autre, toujours marquées par le souvenir « ton nom écrit désormais dans ma paume, pauvre livre arraché de mes mains qui ne se lavent pas de ton nom ».
Des mots de poésie, quoi de mieux pour rendre les honneurs « les jolis mots qui rendent l'honneur, la beauté à la vie, l'homme pour l'homme ». Des mots de poésie pour dire l'amour au delà de la mort « Je ne suis que l'ombre de mourir à l'ombre de ce reste de toi ».
Réflexion sur la mort aussi  « Assez, David, je vais te dire ce qu'il en est de mourir car la mort est à charge des vivants », « pour l'homme qui meurt la lumière est exacte, l'arbre infatigable » et sur la fragilité des hommes « David, combustible maigre jeté au grand feu des hommes » . Et la religion « un monde fidèle, David? Tu croyais? comment peut-on croire encore? ».
Ce psaume est une bien belle élégie d'amour « au débit de ton nom, David, je n'ai pas démérité », « je garde de toi ce qui n'est écrit dans aucun de tes livres, David » au delà de toute religion et de toute culture.





Psaume des psaumes
Nicolas Le Golvan
48p 12€



 Article publié également dans la revue Recours au Poème

Jacques Josse - Au célibataire, retour des champs



En treize poèmes datés du 25.11.2013 au 13.03.2014, Jacques Josse poursuit son travail d'élégie aux petites gens, dans un petit ouvrage, édité par Julien Bosc dans un format qui n'est pas sans faire penser aux plaquettes rouges des éditions Wigwam, qu'animait Jacques Josse il y a quelques années.

Jacques Josse, « arpenteur de solitudes » selon le regretté Ronald Klapka, évoque ici avec pudeur le quotidien d'un de ces anonymes à la « vie rêche », comme hors du temps au « visage torturé » et aux « yeux éteints », un de ces transparents qui traversent le monde avec « sa part de ténèbres. Son feu intérieur ». Ces gens de la campagne avec « l'horizon à hauteur des talus », si souvent moqués et pourtant si remplis d'humanité et à l'âme toute aussi noble.

[...]
Demande au cheval mort
qui tire depuis toujours dans sa mémoire la même
charrue aux socs usés
de continuer à lui labourer le crâne
pour y semer ces idées noires
que les corbeaux déterreront dès l'aube.

Comme toujours, Jacques Josse compose en quelques courtes proses, une poésie en fines esquisses d'instants simples. On y retrouve donc les thèmes de la solitude, cette meurtrissure mortelle, la mort, le deuil, bien sûr, toujours sous-jacents dans l’œuvre de Jacques Josse. La mort, cette éternelle question qui rend les hommes si fragiles, jusqu'à les emporter.

Ici, le regard de l'auteur est bienveillant. Et cette bienveillance, sur ces habitants du monde sans plus de destin qu'un chemin ardu et quelques idées noires, fait plaisir à lire dans le monde actuel si cynique.



Au célibataire, retour des champs
Jacques Josse
2015
16p 7€


 Article publié également dans la revue Recours au Poème

Guénane – Au-delà du bout du monde





Au-delà du bout du monde il y a « la fin de la terre » qui « n'est pas le début du ciel ».

Au-delà du bout du monde il y a les « houles des Cinquantièmes Hurlants » et autres lieux pétris de notre imaginaire.

Au-delà du bout du monde il y a le nom insubmersible de Magellan.

Au-delà du bout du monde on peut « embarquer pour l'australité » vers des « tortures géographiques » et une « lumière crue ».

Au-delà du bout du monde il y a des cormorans des albatros, ces poètes qui « déploient leurs talents » « dans le lit du vent ».

Au-delà du bout du monde il y a les « lubies du Williwaw » cette « gifle descendue des Andes ».

Au-delà du bout du monde il y a des « courants qui se contredisent » et des mots à y « chaluter ».

Au-delà du bout du monde il y a des « marins et poètes » « passeurs de peines ».

Au-delà du bout du monde il y a une langue yaghane qui se meurt aux bord des « eaux millénaires » où leurs barques savent « décrypter les silences ».

Au-delà du bout du monde il y a « l'éternité à notre portée ».

Au-delà du bout du monde il y a encore les cicatrices de la colonisation « Monsieur Darwin lequel fut pour l'autre l'animal ? ».

Au-delà du bout du monde il y a le « continent qui recule » et la « terre qui s'amenuise ».

Au-delà du bout du monde il y a mille raisons de s'interroger « à quand remonte la souffrance du monde ? » « avons-nous depuis appris à voir ? » « Et vous, quelles traces laisserez-vous ? ».

Au-delà du bout du monde il y a comme une alerte, le « tocsin avant collapse ».

Au-delà du bout du monde il y a la poésie de Guénane, la belle « poésie en voyage » de Yves Perrine.

Au-delà du bout du monde doit se placer le poète.







Au-delà du bout du monde

Guénane
éd. La Porte – Poésie en voyage
2015
35 p
3€80 (abonnement 21€ pour 6 numéros à l'adresse Yves Perrine, 215 rue Moïse Bodhuin 02000 Laon)



 Article publié également dans la revue Recours au Poème

mardi 19 janvier 2016

Laurent Girerd – Le Millier d'arbres sous le regard

Quand Laurent Girerd se fixe comme mission de rendre aux cerisiers les pétales envolés, l'on se dit qu'il y aura bien de la poésie dans ce nouveau tirage des éditions Le temps qu'il fait. Faire mission d'un impossible n'est-il pas ce qui honore l'écrivain ? Et quand celui-ci s'astreint quotidiennement à « faire ses exercices d'admiration » nul doute que l'écrivain se fait poète.

Avec ce voyage au Japon, Laurent Girerd souhaite aller fêter Hanami, le retour sacré du printemps où les japonais, se rassemblent sous les « nuages roses et flottants » des cerisiers en fleurs.

Dans ce recueil de courtes proses poétiques, Girerd ne cherche pas à fabriquer une énième japoniaiserie haïkisante. Car, même si j'aime sa fulgurance et sans faire de basho bashing, je commence à me lasser des haïkus. Sans doute qu'à force d'ateliers d'écritures, il s'est tellement répandu qu'il en a perdu justement sa fulgurance...

Ici, sur le chemin des pétales envolés, Girerd expérimente en petites proses combien « le goût des choses n'est pas inné » et nous fait découvrir ce Japon ancestral qui attache de l'importance à la façon de croiser les pans du kimono. Les pétales de cerisiers symbolisent le retour du printemps et des aigrettes. Mais l'auteur sait bien que « ces pétales fripés repliés / Pourquoi comme au soir de la vie ? », que le cycle des saisons ne s'applique pas à la vie humaine et que l'hiver ne donnera pas un nouveau printemps.

Bien sûr, Girerd ne se prive pas de métaphores intelligentes pour évoquer ces pétales de cerisiers : « La Voie lactée qui bat ses matelas. », « La traîne en mousseline de la brise en jeune mariée ». Mais « l'image des confettis ne convenant pas / à ces noix d'onguent / à ce détachement du monde / presque aristocratique », jamais ne se contentant de la facilité, l'auteur dit s'efforcer « de bannir tout prosaïsme dans [sa] manière de poser le regard ».

Ce voyage au Japon, initiatique à plus d'un titre sur les pas de Saigyô, Bashô et Buson, est un hommage à la « grandeur d'un arbre qui ne donnera pas de noyau à replanter, de confiture à tartiner, de liqueur à déguster. Qui fera seulement naître chez son contemplateur l'émotion qui réchauffe l'esprit. ». Faire naître l'émotion qui réchauffe l'esprit, ce pourrait être là, aussi, l'autre mission du poète...

Bien qu'arrivé trop tard d'une dizaine de jours à Yoshino, but de son voyage, Laurent Girerd transforme cette quête personnelle en un véritable hommage à cette belle culture japonaise qui mérite mieux que des exercices approximatifs en atelier d'écriture.



Le Millier d'arbres sous le regard
Laurent Girerd

2015. 96 p
ISBN 978.2.86853.606.8
14,00 €



Sabine Péglion - Le nid

Dominique Sierra, directrice des éditions la tête à l'envers, vient de publier le dernier ouvrage de Sabine Péglion, Le nid. Une élégie bouleversante.
« Les enfants ont quitté la maison, le nid est vide désormais » C'est par cette phrase entendue par l'auteure que commence ce livre avec un texte introductif nous donnant sans doute quelques clés de lecture. Mais dès les premières strophes, le lecteur sent que ce nid n'est pas que le cocon douillet duquel les enfants s'envolent, mais qu'il annonce quelques profondes souffrances :
« Attente ou résignation / il hésite […] Ombre noire déchiquetée / transpercée d'étoiles // elles y sombrent / une à une »

Car le nid se fabrique avec de petites brindilles et des plumes mais aussi avec les branches noires de la souffrance : « En toi / gît à présent ce nid / suspendu //matrice indéfectible / nid vide / inflexible au centre / de toutes tourmentes. »
Vus du nid « les visages d'enfants / en absence d'eux-mêmes // Tu inscris la terre qui se craquelle / et l'horreur de la mère dans l'enfant disparu ». Et défilent les jours, la vie, la rouille, l'écorce, les bourrasques, « le gris obscur des nuages ».
Puis le nid se fait barque, « Du nid indéfectible / à la barque du temps / tu dérives [...] terme ou départ / on n'oserait y croire ».Le voyage (envol ou dérive?) tourne enfin vers le soleil là où la lumière réchauffe l'intime sans renier le noir effondré.
J'aime la poésie quand, comme avec Sabine Péglion, elle n'est pas évidente, qu'elle ne nous saute pas aux yeux, comme elle nous sauterait à la gorge. Que les mots durs ne nous soient pas assénés comme aux actualités télévisées ou les séries policières. On ne sait rien de l'histoire qui sous-tend ce poème. Et c'est tant mieux, à chacun d'imaginer, de ressentir... et de ressentir surtout toute l'émotion et l'humanité qui transparaît de cette élégie bouleversante, rehaussée des belles encres sombres de l'auteur et si bien mises en valeur par le travail de l'éditrice. Un beau livre, à la belle âme.

Sabine Péglion
Le Nid
éditions la tête à l'envers
Encres de l'auteur
47 p.
13,50 euros
ISBN : 979-10-92858-09-9



Jean-Luc Despax - 9.3 blondes light

Despax fume un max. 93 cigarettes sans dormir (un peu moins que les 113 du pote-poète HFT, lui aussi Très Haute Tension dans les mots. Oh mais laisse allumé tes clopes en ce monde clopin-clopant. 93 cigarettes, calibre 9.3, fumer tue (les espagnols plus prudents : fumar puede matar). Écrire nuit gravement à votre santé et celle de votre entourage. Une cigarette allumée éclaire les visages, et si le poème en faisait autant?
Dans son dernier livre, Despax allume, il allume les visages de leur feu intérieur, allume les regards sur le monde actuel et ses zones d'ombres parfois érogènes. Ici on ne chipote ni ne vapote avec un ersatz de pensées light. Tout est dit cash. La libre circulation des biens et des malles de billets. La libre circulation des hommes mais pas de leurs idées. Liberté de penser/fumer. Société de consommation, consolation à la con, cons sommés de consommer. Despax crame du poème pour se moquer des incultures ("le coca zéro de l'écriture"... )
Le temps d'une cigarette s'approprier l'instant. Photographies slammées, en rime ou pas, en rythme et en humour assurément. Le monde entier s'échappe de ces volutes surprises au coin fumeur. La poésie toute entière dans tous les lieux les plus improbables (grand aquarium, magasin d'antiquités, chez MacDo ou à Lisbonne, Amsterdam ou Magny les Hameaux, etc.)
Despax, pour une écriture à réaction poétique et politique salutaire. Et en refermant cet ouvrage se dire qu'il serait bon de pouvoir arrêter la connerie comme une cigarette.
9.3 blondes light
Jean-Luc Despax
Préface de Serge Pey
Le temps des cerises
150 pages
12 €




Déborah Heissler – Sorrowful songs

Sorrowful songs. Cela sonne bien. Ce pourrait être un titre de Léonard Cohen ou de Bob Dylan. Mais non, ce titre fait référence à une composition d'Henryk Górecki de 1976, la Troisième Symphonie, Symphonie des Chants Plaintifs ou Symphony of Sorrowful Songs. De la musique en tout cas, il y en a beaucoup dans les ouvrages de Déborah Heissler. Et avec son écriture profonde et fragile, où les cordes sensibles du piano se tissent des fils intimes de l'émotion brute, Déborah Heissler nous livre à nouveau une belle polyphonie en trois actes.


Autour de la thématique du deuil de l’Être aimé, « Toucher absolu de la distance qui nous sépare désormais », « Toi rien, puis toi exactement. Plus rien de toi que / nous. Tu – à la chute du jour, non moins brûlante.» nous retrouvons Blanche, la musicienne, entraperçue déjà dans le premier ouvrage de Déborah Heissler, près d'eux, la nuit sous la neige, publié il y a dix ans aux éditions Cheyne et qui a reçu le prix de poésie de la vocation décerné par la fondation Bleustein-Blanchet. « Blanche // Ce bleu. D'un seul trait égal et sans nuance. Ten- / dant à l'absolu. Énigme de l'herbe dans ta main. // Tu as gorgé mon œil de basalte, soufflé la neige / sur mes pas. »



Mais dans les pages de Déborah Heissler, point de pathos, ni de larmes, juste de l'émotion et de l'intelligence. Blanche, c'est bien sûr la neige et ses flocons qui tombent comme des blanches sur une portée musicale en une symphonie dépouillée (Déborah Heissler a l'intuition du dépouillement comme expression du lyrisme). Une sorte de recueillement des mots pour dire mieux l'absence et la perte. « Bruissements du ciel comme une main. Blanche. / Je te visage. »



Poésie du recueillement ou bien partition de cris silencieux ? La perte de l’Être aimé c'est aussi une perte d'un peu du patrimoine de l'humanité à la fois musical, littéraire et pictural. A noter ici également dans cet ouvrage, les 4 illustrations de Peter Maslow, architecte-artiste new-yorkais, et la très belle édition par Æncrages & Co. Avec en musique subliminale, les pas de Debussy dans la neige, il y a tout un mystère dans ces chants plaintifs. Mais la poésie utilise souvent l'alphabet compliqué de la vie pour en distiller l'émotion. Et Déborah Heissler sait à merveille disposer sur notre chemin de lecture quelques cailloux blancs de repère pour évoquer, au-delà d'Henryk Górecki Bach, Mozart, Debussy, René Char, Philippe Jaccottet, Roland Barthes, André du Bouchet, etc.

« Vides ensuite, très vite, les heures creuses de la / nuit qui couvrent de confusion le silence profond / de quelques marteaux – Sensiblement. Fixement. / Sans maître désormais. »



Il est de coutume de dire qu'un poète à sa propre musique. Mais pour Déborah Heissler, cela va bien plus loin. La musique est une (la?) trame de son œuvre et de sa vie. Et qui mieux que la musique et la poésie pour transformer des plaintes en symphonie ? Qui mieux que les mots et les notes pour briser nos barrières ? Écrire n'est jamais que chercher à transpercer. Et ces chants plaintifs, parfois requiem, parviennent à nous toucher à plus d'un titre.





Sorrowful Songs

Déborah Heissler




ISBN : 078-2-35439-072-3
Collection Voix-de-Chants
64 pages avec des reproductions en sérigraphie de 4 dessins de Peter Maslow.
Prix : 18 euros 


Article publié également sur le site Recours au poème
  

Marc Baron - Dans le chemin qui s’ouvre




Marc Baron est un poète discret, posant ses mots entre Drôme et Bretagne et en particulier Fougères où il fut le créateur en 1985 du Salon du livre pour la jeunesse . Son dernier ouvrage "Dans le chemin qui s'ouvre" est publié aux éditions Vagamundo. Gilles Baudry dans sa préface nous prévient « 
Marc Baron emploie la « force douce de l'humilité » et effectivement les poèmes de Marc Baron parlent de moments simples, simplement quotidiens et sans forfanterie « Je ne suis rien de plus / qu'une herbe sur le seuil », « Le poème se donne / à qui fait le vide dans son orgueil »...

Composé de deux ensembles de poèmes, cet ouvrage est marqué par le temps. L'aujourd’hui bien sûr « Le poème est toujours au présent », mais aussi celui qui file trop vite « Mes poèmes je les muscle aussi / avec les poids et les haltères / de l'urgence de vivre ».

De ces instants simples, glanés la nuit dans ses conversations solitaire avec sa lampe allumée, l'auteur en extrait une forme de profondeur « Creuse jusqu'au dernier mot que tu trouves / et ta route sera là ». «  Chaque jour chaque nuit / je pars à ma recherche », car écrire c'est souvent emprunter le chemin du retour vers l'enfance, creuser dans son histoire pour y récolter, non pas de la nostalgie, mais l'étonnement des jours simples.

Né près du Rhône, l'image du fleuve est omniprésente dans les pages de Marc Baron. « Je dois descendre sans lumière / dans le fleuve où je suis né ». Une enfance de terre et d'eau, « Aujourd'hui j'ai pensé à la terre où mon père passait le / plus clair de son temps / […] Sur un sol modeste mais donnant au centuple, il préparait / nos forces d'enfants à ériger sans tricher le droit / imprescriptible d'avoir notre place au soleil ». Cette enfance qui colle au pas de chacun... « et mon poème a de la terre partout ».

Marc Baron aime donc écrire la nuit « Des miracles se glissent la nuit / dans les poèmes » sans doute aussi pour le plaisir de ce chemin d'écriture qui s'ouvre avant l'aube. « L'indicible passe souvent par le poème ». La nuit pour le silence « Aujourd’hui c'est la nuit / le silence pour comprendre », mais aussi pour se libérer « Toute la nuit j'abats un mur / et au matin je me libère », «  Avant de m'endormir / je ferme tout / les portes les fenêtres // Juste un livre ouvert sur ma table / comme une issue de secours »...

Mais de la solitude du triangle d'écriture entre la nuit, la lampe et l'auteur, Marc Baron aime aussi les autres et les voyages « j'aime la foule […] L'absence est un mot pour l'hiver ». Marc Baron « voyage profond », et de la place Jemaa El Fna à la Porte de Brandebourg, il capte encore quelques moments de vie qui, comme cailloux blancs, peuvent marquer son chemin de vie. « Le chemin est mon incertitude / mais il me dit la vérité ». Et dans les interrogations actuelles sur la notion de frontières, Marc Baron précise « Nous n'habitons nulle part / sinon dans ce chemin qui n'existe / que d'un pas vers un autre ».

Pour terminer cette lecture, je reviens à la préface de Gilles Baudry : « Lire Marc Baron, c'est comme écouter une source qui éveillerait en chacun cette « mélodie des choses » évoquée par Rilke, ce battement secret du cœur. Du cœur du monde. »

Marc Baron
Dans le chemin qui s’ouvre
éditions Vagamundo
144 p.
18€