vendredi 30 septembre 2016

Béatrice LIBERT : L'Aura du blanc





Béatrice Libert, auteure belge, ayant reçu en 2014 le Prix Jean Kobs de l'Académie royale de langue et de littérature françaises de Belgique, pour son recueil poétique Écrire comme on part, vient de publier aux éditions Le Taillis Pré L'aura du blanc.

Ce livre, loin de tout ésotérisme auquel le titre pourrait faire penser, met en miroir deux poèmes par page, le tout en sept vers (5+2 puis 4+3). Tout le charme de cet ouvrage est de placer, dans le blanc qui sépare ces deux textes, le halo qui les joint dans l'interrogation du lecteur. Béatrice Libert cherche plutôt à offrir un halo aux mots. Exemple de ce genre de poème-halo :


Les mots où je dormais

Se sont éveillés à ma place

Et la nuit a rangé

Mes songes dans sa poche




Il suffirait de quelques branches

En fleurs et nous accomplirions

Le plus pur des voyages


Dans ce rêve aussi, peut être une clé pour les encres de Motoko Tachikawa qui Illustrent superbement ce beau livre. On ne sait qui influence l'autre entre l'illustration japonisante et écriture haïkisante.


Hommage donc au blanc, à la poésie blanche : "Tout l'art du poème / Consiste à bien laisser / Monter les blancs en neige". "Les mots / Ont le vertige / Pour amant".



Écrire

Déplier un paysage mental

Calligraphié d'absence

Où chaque mot m'enracine

Un peu plus dans l'humain





On passe sa vie à remuer des clefs

Qui n'ouvrent aucune porte"



La couleur blanche et son aura. L’aura du blanc qui ouvre le livre "Ouvrir un livre comme on se regarde / Dans le miroir matinal / Non pour se contempler / Mais pour se reconnaître inquiète à l'idée / De s'être trompée d'écorce ou de coeur".


Aura de l'aube "L'aube se déplisse / L'ombre boit son ombre / Et l'odeur des muguets / Donne un corps à la paix”. Grand blanc des "linges de l'aube". Evidemment, la lumière est toujours présente dans les mots de Béatrice Libert : "Au seuil de quel horizon / Poser sa lampe".



"La lumière a pris corps

Mailles du désir

Éveil d'oiseaux vifs

Et de lunes nacrées





Ne rien faire

Tout recevoir du vide

Et marcher l'aura du blanc



Béatrice Libert évoque aussi son pays de neige parfois, le "Pays blanc replié sur lui-même"



Mais s'il ne faut chercher dans cet ouvrage aucun ésotérisme, l'auteure cherche cependant du côté du mysticisme "Le Dieu que tu cherches / Marche dans la rosée", "L'oiseau son chant d'où le tient-il / Quand l'ange tire de la nuit / Le pas et la lumière des hommes ?", mais aussi du côté de la magie de la couleur blanche, synthèse de toutes les couleurs. "La couleur est la clef / De l'ombre"


Et ainsi, d'haikus en aphorismes, Béatrice Libert nous offre plus que l'aura du blanc, mais aussi l'écho du silence, à écouter en soi "La source du monde".



L'aura du blanc

Béatrice Libert

Le Taillis Pré

96 pages

10€



 Article publié également sur le site Recours au Poème

Gérard CLERY, Parcours : approches, anthologie, entretien

Gérard Cléry, premier volume de la collection Parcours

aux éditions Spered Gouez





Marie-Josée Christien aime à faire découvrir les talents méconnus. Les éditions et la revue Spered Gouez qu'elle anime ont cet esprit sauvage qui les tient dans la liberté financière et l'indépendance de toute mode. Cette indépendance qui permet de mettre en lumière des auteurs injustement peu connus. Dans sa collection Parcours, nouvellement créée, elle regroupe biographie, entretien, recensions et anthologie afin de permettre une découverte totale d'un auteur. Pour ce premier numéro, c'est sur Gérard Cléry qu'elle a choisi d'orienter les projecteurs.

Parce que Gérard Cléry n'occupe pas le devant de la scène poétique dans les émissions de radio, les maisons de la poésie, les marchés du livre, les festivals, il faudrait qu'il demeure inconnu et que son travail exigeant d'artisan des mots reste enfoui à jamais loin de nos appétits de découverte ? C'est à cette injustice que Marie-Josée Christien souhaite s'attaquer en publiant le premier ouvrage de cette collection.

La biographie de Gérard Cléry est un long voyage de la région parisienne jusqu'à la Bretagne en passant par l'Algérie et le Chili, mais aussi l'Espagne, le Mexique et la Russie. Un beau voyage avec, comme il se doit, de multiples rencontres passionnantes (Pierre-Jean Oswald, Pierre Morhange, Jean Malrieu, Oliven Sten/Armand Olivennes, Gabriel Cousin, Franck Venaille, André Libérati, Angel Parra, Antoine Vitez, Jacques Simonomis, Colette Magny,  etc.). Sans parler de Queneau, Camus, Cocteau, qui sont venus témoigner en sa faveur devant le juge lors d'un procès lié à un acte surréaliste commis à seize ans...

Poète, conteur, traducteur d'Octavio Paz et du groupe Quilapayun, journaliste spécialiste de chanson française, Gérard Cléry s'est volontairement coupé du milieu littéraire parisien et interrompu toute publication pendant 23 ans. Mais heureusement, Gérard Cléry est sorti de ce mutisme volontaire en littérature, en recommençant à publier en 1997, avec depuis sept titres, dont le plus récent "Roi nu(l)" date d'octobre 2015.

Dans la poésie de Gérard Cléry, "il y a du ciel à gorge déployée", la volonté de rester lucide face au monde environnant "je me sentais coupable du poids de ma civilisation", "Ta bouche sur ma bouche / pour oublier que je grimace". Dans ses poèmes pour rejoindre (écrire pour rejoindre, quel beau programme poétique! ) il prenait ce ton "tranchant et pur comme un métal" justement perçu par Charles Dobzynski. Guy Allix lui, évoque une parole qui "donne en s'effaçant".

Influencé par des poètes comme Apollinaire, Eluard, Cendrars, Guillevic, Saint-John Perse ou Aimé Césaire, Gérard Cléry privilégie une poésie comme un "grand saut dans l'homme" contre l'envahissement d'une "poésie d'ameublement" à laquelle on prête une oreille distraite.

Voici quelques extraits de l'anthologie qui clôture ce Parcours, comme un raccourci dans une carrière littéraire atypique mais non dénuée d'intérêt :



Dans Quotidiennes, premier ouvrage édité par P-J Oswald en 1969, Gérard Cléry évoque sa mère

je marche avec ton nom

avec tes lèvres

j'avance dans ton eau





en réalité j'avance dans ton ombre

si peu dans ta lumière





Dans Fontanelles du pré, publié en 2005 (L'Arbre à paroles)



Il manquera des jours pour
se parfaire à la solitude
changer de peau

il manquera des jours pour édifier
en soi le paysage pour emporter l'odeur
la chaleur des murs

pour que sous la peau
se dessine la carte



et le dernier ouvrage Roi nu(l), en 2015 (Librairie Galerie Racine, collection Les Hommes sans Épaules )



allumer chaque soir le flambeau de l'absence

faire le lit du vide vous nommer ne pas vous

nommer laisser brûler l'ampoule de

l'incertitude ne pas monter la garde auprès du

téléphone parler pour vous aux arbres du

jardin habiter cet espace imparfait que parfois

vous désertez chercher votre main chercher

votre ventre ne pas les chercher regarder

votre visage et se crever les yeux

et puis sourire comme font les aveugles





Une voix forte et un parcours discret, découvrez Gérard Cléry. Découvrez son Parcours aux éditions Spered Gouez.





Parcours/Gérard Cléry (approches, entretien et anthologie), Collection Parcours, éditions Spered Gouez (Centre culturel breton Egin), 128 pages, 13 € (frais de port en sus : 2,72 €). Bon de commande à demander à : spered.gouez@orange.fr ou à télécharger sur le site : http://speredgouez.monsite-orange.fr