samedi 24 juin 2017

Joseph J. Guglielmi

corps
noir
collobert

elle
plus
rien


placer
le miracle du

nom
que
le non fruit

saccadé fait
tache

Extrait de  Autre notions d'avril
in revue rehauts n°22 (octobre 2008)

jeudi 1 juin 2017

Emilien Chesnot - Il est un air

Après Faiblesse d’un seul publié en 2015 aux éditions Centrifuges, Emilien Chesnot (né en 1991) vient placer son jeune âge comme un nouveau regard sur ce que devrait être la poésie : une recherche d’une autre façon de voir, avec le regard de la jeunesse “Chaque oeil au singulier d’un monde / ouvert”.

“les yeux / ce qui dépasse le plus / du corps / avec et plus loin / qu’un simple arriéré / de perception”.

Le jeune poète veut développer un “regard matière” avec sa propre façon de voir au delà des apparences “glissant / sous l’aspect des choses”, “dans une transparence / restée sans contraire”.
Mais Emilien Chesnot cherche à voir l’invisible en convoquant tous ses sens, au-delà de la vue. “le sens / va dans l’épuisement / du sens”. Et le peintre Jean-Noël Bachès vient conforter cette tentative de perception extra-sensorielle avec de belles peintures, soulignant parfois visuellement les assonances du texte. Une complicité entre le peintre et le poète que Claire Perrin l’éditrice, a voulu placer en une du recueil : les deux noms à égalité entourant le titre, pour un très bel et bon ouvrage.
Avec la solitude comme point d’équilibre, il est un air n’est pas qu’une réflexion sur le “je” mais aussi sur le “nous” : “un tous / repensé chaque”... et sur le temps “filet de mémoire / si proche de n'être rien  / et si peu de corps   / autour de la blessure” et plus loin “sans fin le jour passe  / dans le mouvant des ombres  / fermées sur leur soif  /  le passé l’avenir  / s ’observent / sous la porte du présent”
La quatrième de couverture évoque “une écriture qui se cherche”, nul doute qu’Emilien Chesnot l’a trouvée avec ce deuxième ouvrage car il est un air de promesse d’avenir dans cet ouvrage-là...




Marie-Noëlle Agniau, Mortels habitants de la terre

J'aime les quatrièmes de couverture qui disent tout sans rien en dévoiler. Qui ne font qu'attraper le lecteur par le mystère. "Assumer par le poème la disparition de l'écriture cursive et la mise en écran du monde, il le faut au moment où meurt la mère qui vous a enfantés : ne pas revenir est la règle du vaisseau." Tout un programme alléchant pour qui aime les mots, avec ce nouvel ouvrage publié par les éditions l’Arbre à paroles, avec en couverture une illustration mystérieuse de Benjamin Monti. 

Même si parfois le lecteur peut se sentir dérouté (mais n'est ce pas le propre d'un voyage réussi ?), le vaisseau dans lequel Marie-Noëlle Agniau nous emmène est d'une inventivité rare qu'il faut absolument signaler. 

Une double disparition donc, avec toujours la notion de voyage et de nombreux allers-retours entre matériel et immatériel. A commencer par la contrainte sous laquelle sont placés tous les poèmes : débuter tous par "Est une infrastructure". Vaisseau de la vie au départ du port "Est une infrastructure construite par l'homme, situé sur le littoral maritime, sur les berges d'un lac ou sur un cours d'eau, et destiné à recueillir bateaux et navires". Vaisseau-mère en traversée. 

Le voyage c'est aussi l'écriture, des lettres, des récits, des journaux de bord, on retrouve un peu de tout cela dans cet ouvrage. L'écriture comme une attelle au quotidien. Quant à l'écriture manuscrite, “Nous avons cessé d'être habiles. Tenir un stylo. Nous écrivons mal. Et maladroit. Le contour des lettres. Nous ne savons plus. Quoi faire. Les lettres. Paniquent. Ou main. Les trois doigts. Crispés comme bouche apprend à téter.

Alors passer à l'ordinateur : “Est une infrastructure. Construite par l'homme. L'opération secrète du cerveau a fini de former des lettres entre trois doigts. Il pleut des touches. Des petits bruits de ressort. Sous les touches. Les bruits que nous formons. Ça glisse. On ne l'entend pas.” 

Et s’interroger sur la portée de ce choix “Les lettres flottent. Égales. Nos yeux les voient toutes. Et le cerveau connecte. Très vite. Les lettres ne se forment plus. Avec la même incidence. Le même petit bruit très rapide des ressorts sous les touches. Elles apparaissent. Disparaissent. Entre les touches. La poussière. La pulpe des doigts. Ronde. Dynamique. La douleur détruit la langue : là.” 

Et plus loin page 59 : “Je me démets de ma main. Je donne la main à des machines. Elles sont ma main. Et mes doigts. Elles œuvrent pour moi. Elles sont la main. Et les trois doigts et tous les autres. Une main tactile comme un écran. Je rends ma main. Je n'en ai plus besoin. Sa lenteur. Sa lenteur de main. Je la rends. Je la donne à la machine.” 

Marie-Noëlle Agniau fait preuve de beaucoup d'inventivité dans cet ouvrage incomparable (mais le poète ne se doit-il pas d'être incomparable ?). Il est plaisant de voir ainsi qu'il existe encore de nouvelles façons d'écrire la poésie. Je ne serais pas étonné de voir cette auteure née en 1973 éditée à l'avenir dans la prestigieuse collection Poésie-Flammarion.


Article publié également sur le site Recours au Poème


L’Orpiment, une nouvelle collection de poésie aux éditions le Réalgar


Le Réalgar, maison d'édition stéphanoise, tire son nom du composé chimique, dérivé de l’arsenic, extrait entre autres dans la mine Ricamarie, non loin de Saint Etienne. Mais le réalgar est également cité par François Villon dans sa Ballade des langues ennuyeuses (ou venimeuses…)  "En réalgar, en arsenic rocher, en orpiment, en salpêtre et chaux vive, en plomb bouillant". Il était donc tout naturel d’entamer l’aventure d’une nouvelle collection en la nommant l’Orpiment. L’orpiment est aussi un dérivé de l’arsenic, sauf qu’il est jaune et que le réalgar est rouge. C’est Lionel Bourg en alchimiste moderne qui va transformer cet arsenic en poésie, en dirigeant cette collection qui proposera quatre ouvrages par an. Antoine Choplin est le premier à explorer ce nouveau filon avec son ouvrage également très minéral : Tectoniques, illustré par les dessins de Corinne Penin). Olivier Deschizeaux est le deuxième avec une tectonique plus intérieure avec « et la mort comme reine » dans le chaos de la perte maternelle.




Antoine Choplin - Tectoniques



Antoine Choplin est un auteur qui aime gravir les pentes des montagnes proches de chez lui, « dans l’espoir des dièdres et autres livres des parois ». Et forcément que l’élément minéral ne lui est pas étranger. Roche d’ici « Au crépuscule des terres / le granit debout / moque le crachin et les lois verticales », ou d’ailleurs « sous la dolomie ocre / dans le chiffon des premiers plis » que l’on escalade « au gréement des sentinelles / la route ira debout / à frôler les épaules » en communication avec les éléments « J’entends le parler-franc / des montagnes // la sereine apostrophe ».

Plaisirs des sommets et sommet du plaisir, « le plaisir est un géant debout ». Antoine Choplin explore la tectonique des plis. « voila bien des bontés » ces plis et vallons « en collines assagies bien que / coquines encore par le jeu des rondeurs » ou le corps s’égare. Faire corps avec la montagne quand la montagne est corps « aux parois bat le ressac des sangs »

Dans cette « ode au silex », à l’eau vive des torrents, et aux sommets du désert, partagée entre Crolles et Beni-Snassen, le poète se fait faucon « incendie le silence », « Sur la poitrine faillible des horizons ». Le poème est tectonique quand il fouille comme celui d’Antoine Choplin, dans ces éboulis intimes et ces géologies intérieures, dans une sorte d’élégie égologique.

Un mot aussi pour les œuvres de Corinne Penin qui semblent enraciner le texte d’Antoine Choplin dans la terre blanche de poésie de cette collection l’Orpiment travaillée par Lionel Bourg.




Olivier Deschizeaux - Et la mort comme reine



Olivier Deschizeaux, poète né en 1970 et lauréat en 2004 du prix Louis Guillaume, nous offre une autre vision égologique avec une violente plongée dans l'obscurité du chaos intérieur, moins minérale que Choplin, plus viscérale, dans la dévastation du deuil.

Car l’enfance pour Deschizeaux reste comme un drame. Ainsi en 2014 dans son recueil Au seuil de la nuit, il écrivait «  L’enfance semble être un chien étreint par les larmes du deuil […] l’enfance est une cerise de chrysanthèmes et des pleurs écorchent ta gorge ». Deux ans plus tard, dans cet ouvrage intitulé Et la mort comme reine : «  l’enfance lieu de mort de misère où périt la genèse des rêves ».

Et plus tard, les années passées n'ont rien apaisé de cette « maladie psycho-poétique » dévorante « mes yeux sont un chœur de ténèbres ». Les jours « gangrénés par l'ancolie noirâtre », continuent à faire ressortir l’image de la disparue « et ton cadavre de rebondir comme une lune dans la foire à bestiaux »… « Mais il s'avère que cet homme qui erre en moi, que je hante depuis tant de siècles, n'est autre que mon reflet sous tes paupières. ». « sans toi que serais-je sinon une montagne nue un vocabulaire noir ».

Les allusions (illusions, hallucinations ?) mystiques voisinent avec « les étoiles du rock’n’roll » et les « riff de guitare », « des cordes électriques qui étreignent le vent de ton deuil » comme pour rendre plus de fulgurance et d’intensité à ces mots qui ne peuvent laisser indifférent. Comme englué dans cette désespérance en l’absence de seuil à franchir après le deuil, Deschizeaux fouille dans la mort, « sonde la grande nuit » pour se chercher un devenir.

Il y a aussi dans ce livre une tectonique intérieure faite de déflagrations intimes, et d’appels à l’incandescence de l’âme. Poèmes de l’outran(s)e, ces psaumes en courtes proses violentes vont au-delà de la folie. Mais le poète n’est pas là pour choisir entre le bien et le mal, il cherche ce qu’il y a derrière le noir sans se prévaloir de l’excuse d’obscurité.



Article publié également sur le site Recours au Poème