dimanche 17 juin 2018

Marie-Josée Christien - Constellations


Parfois
un relief de terre
s'ajoute
à la lumière

leur alliance
creuse dans le regard
creuse dans la pensée
s'efface et se recompose

pour revêtir
de dépaysement
tous les paysages

Marie-Josée Christien
Constellations
Atelier de Groutel 2010

Lydia Padellec - Mélancolie des embruns


Non tu ne désespères pas. Tu saisis l'éclat insouciant de la lune sur les toits d'usines. Le poème te hante comme un navire naufragé de l'enfance. Comme un baiser sous une pluie battante un jour de guerre. Il est là où dieu n'est nulle part.


Il pactise avec la terre et prend plaisir à faire pleurer les étoiles. Le poème, parfois, est ce gamin des rues qui s'amuse de la naïveté de l'aube. Orphelin de mots et de sensations, il vole les images, se joue du langage. Il déniche le temps derrière tes regrets et le jette en ricochets dans ta nuit blanche.

Lydia Padellec
Mélancolie des embruns
Al Manar
2016

lundi 11 juin 2018

Jacques Josse, le style des belles personnes


Après un portrait attachant de Marco Pantani en 2015 (voir ici sur le site unidivers), Jacques Josse, écrivain discret, prix Loin du marketing en 2014, revient sur l'histoire de son père, malheureusement touché trop jeune par la maladie et écarté d'une carrière de marin. Breton resté à quai, cloué au port, débarqué. Les psychanalystes nous invitent à "tuer le père", ici l'auteur choisit une autre voie, celle de lui rendre hommage.

Dans Liscorno, publié en 2014 aux éditions Apogée, Jacques Josse nous faisait découvrir les lectures de sa jeunesse et les auteurs qui l'ont marqué. Dans Débarqué, il s'enfonce plus profond encore dans ses racines littéraires quand cette passion de la lecture de récits de voyages lui vient de son père. Quelle belle transmission que cet appétit de récits d'aventure, et après cette transmission, il faudrait "tuer le père"? Ce n'est pas possible.

Nous faisons ici connaissance avec un grand-père capitaine au long cours, un père qui ne le sera pas pour raison de santé et qui ne cessera de voyager avec les livres (Pierre Loti, John Steinbeck, Joséphine Johnson, etc.) et en écoutant les récits rapportés au bar par les marins. "Il avait tellement pris l'habitude de voyager à l'instinct que c'en était devenu une seconde nature. Mon père multipliait les virées en terres étrangères sans jamais quitter ses pénates. Il parlait avec les ouvriers agricoles qui se louaient de ferme en ferme, avec les pêcheurs qui bivouaquaient le long des cours d'eau, avec les hobos américains qui grimpaient dans les trains de marchandises, avec les voleurs de voitures qui filaient de New York à San Francisco en changeant de véhicule avant de tomber en panne sèche." Quand les rêves se passent ainsi de générations en générations.

Cette vie était dure, n'en déplaise aux nostalgiques. S'il ne se suicidaient pas violemment, nombreux le faisaient à petite dose, ou plutôt à petites verrées de vin, de cidre ou d'eau de vie, la mal nommée. Des ambitions contrecarrées, des angoisses gardées pour soi, des histoires de mauvaises amours, des blessures de guerre, du manque d'argent, des maladies qui ne se soignaient pas à l'époque, des métiers qui éloignaient les pères de leur famille, la mort toujours proche, cette vie simple n'a pas les honneurs des livres scolaires. C'est aux écrivains qu'il revient d'en assurer la transmission.

Écrire les liens qui unissent un homme à ses origines, un homme à sa terre, exige un style d'écriture à la hauteur de l'enjeu. Et Jacques Josse sait, de chapitres en chapitres comme autant de nouvelles, en phrases parfois longues et parfois courtes, nous entraîner dans une narration sensible et pleine de tendresse et d'humanité, le style des belles personnes. "Au fil des ans, le lien qui s'était discrètement tissé entre nous n'a cessé de s'affermir. Il s'est nourri de faits subtils, graves ou anodins, de moments de bonheur et de drames sans nom. Il s'est étoffé en courant sur plus d'un demi-siècle. Il doit beaucoup à nos lectures, à nos solitudes, à nos dialogues et à nos silences."

Jacques Josse sait bien conter, au-delà de ses origines, le destin des petites gens. Il y avait de la noblesse dans ses vies populaires. Et on se laisse aisément embarquer dans cette histoire du quotidien de bretons dans la deuxième moitié du 20ème siècle.


Débarqué
Jacques Josse
(Éditions) La Contre Allée
150 p
16. €




Article publié également sur le site Unidivers

Lionel Bourg, Un oiseleur, Charles Morice


Avec ce nouvel ouvrage, publié par Le Réalgar, Lionel Bourg nous conte l'histoire de Charles Morice, écrivain oublié, compagnon de route des deux Paul (Gauguin et Verlaine), comme s'il nous racontait une histoire. Une histoire d'un homme certes, mais aussi et surtout l'histoire d'une époque : l'après Commune à la fin du 19ème siècle "A Montmartre, la Commune n'est plus qu'une poignée de cerises écrasées sous la botte versaillaise." avec ses drôles d'oiseaux libertaires et ses merles moqueurs...

Et toujours le style gourmand de Lionel Bourg pour si bien décrire la société de l'époque : "Rubiconds, le gilet boutonné sur une proéminence abdominale proportionnelle à d'augustes coups de fourchette, le boîtier de montre dûment astiqué, les bourrelets au chaud sous un solide bandage herniaire et, le ridicule ne tue pas, le pantalon tire-bouchonnant sur des bottines vernies, huissiers, soyeux, ingénieurs, avocats, clercs et hauts fonctionnaires s'y gargarisaient de thèses paternalistes ou d'alexandrins affligés d'arthrose avant de batifoler au bordel."

Lui aussi poète maudit sans doute, "Charles Morice, d'emblée, sut reconnaître le génie de Camille Claudel et, l'un des premiers, regarder les toiles de Pablo Picasso. Qu'à cela ne tienne ! La vie n'est pas accommodante. Démuni, les poches vides, réduit aux expédients d'articles destinés à des revues indignes de son talent, il fréquenta d'assez près l'indigence ". Pourtant, si l'on en croit Anatole France, Morice était promis pourtant à un bel avenir...

Ce livre parle aussi de la fragilité de la reconnaissance pour les écrivains facilement oubliés : qui connaît aujourd'hui Charles Morice, pourtant théoricien du symbolisme, Francis Poictevin, Felix Fénéon, Laurent Tailhade? Les frères Goncourt sont-t-ils encore lus de nos jours? Les poètes ne sont-ils pas encore de nos jours, pour la plupart des poètes maudits?

Après avoir lu cet ouvrage, je me suis replongé dans le site Gallica pour découvrir les deux ouvrages de poésie de Charles Morice : Quincaille et Le rideau pourpre. Quand la lecture mène à la lecture... Et quand internet permet de faire revenir les mots oubliés...



Un oiseleur, Charles Morice
Lionel Bourg
Le Réalgar
2018
40 p


samedi 17 février 2018

Philippe Jaffeux - Un Alphabet dans les annales

Un livre qualifié de « proliférant et multiforme » (C.Vercey), « vertige lucide » (F.Huglo), « nouvelle énergie » et « une des plus grandes entreprises littéraire du temps » (J-P Gavard-Perret), ne peut qu'intriguer et inviter à la découverte. A contrario, le même livre, un pavé de près de deux kilos, au format 21x29,7 pourrait faire fuir. Mais ce nouvel Objet Littéraire Non Identifié mérite vraiment les hommages qu'il reçoit un peu partout.

Philippe Jaffeux, qui affirmait « Le propre de l'homme est de se salir au contact d'une parole transparente » 1 n'hésite pas à nous nettoyer l'esprit avec toute l'encre des manques, interstices et pages blanches. Revenir aux fondements non pas de la langue mais de la civilisation : l'alphabet (mais qui du chiffre ou de la lettre fut le premier?), et y tenter la fission avec les nombres. Une nouvelle forme de poésie géo[poé]métrique non affiliée à l'Oulipo mais bigrement assistée par les ordinateurs et les mathématiques.

Puisque selon l'AdAge tout commence en chansons, 390 pages d'un « assemblage de mots surnaturels » pour soigner sa « fureur numérique », de la lettre A à M, avec à chaque fois des règles d'écriture, de typographie et de nombres différentes. Et quelles règles ! Exemple :

-Notes : La lettre F, intitulée «Lettre ! », présente 26 lignes sur chacune des 26 pages. La page A compte exactement 26 lettres A et ainsi de suite jusqu’à la page Z qui contient 26 lettres Z. La mise en italique de la
pagination s’accorde avec celle des 676 lettres comptées. La dernière phrase se termine par deux points qui annoncent la lettre G.
-Précisions : La pagination est absente sur la dernière page de F. La 26ième ligne de la page X récapitule 538 points d’exclamation. 26 espaces de curseur sur la 20ième ligne de la page Y.

Allez voir, vous comprendrez mieux...

Jaffeux s'adonne donc pour notre plaisir à la gymnastique des hasards (il préfère l'écrire « hasart ») et des mathématiques (où j'apprends que le carré de 26 (soit alphabet²) fait 676, que 26 au cube fait 17576 et que des mots peuvent aussi s'élever en exposants). Il rédige ainsi des milliers d'aphorismes (qu'il faudra bien un jour qualifier de jaffeurismes) qu'il ordonnance de façon très subtile sous différentes formes d'expérimentations divagatoires de destruction/création. Mais ordonnancement, ordinateurs, ordre certes, mais ce n'est que pour mieux proposer de lire ce recueil dans le désordre.

Dans cette avalanche délicieuse d'alphabets (« alphabet vertigineux » dans un « cycle hypnotique ») et d'écritures automatiques sorties d'on ne sait quel ordinateur cérébral hyperlogorrhéique, le lecteur est comme aspiré dans une spirale inconnue transpirante et jubilatoire. Un espace où l'on perdrait pied sans perdre la tête. Une tourneboulangue qui apporte une forme d'ivresse à qui se laisse entraîner. Une plongée en hauteur dans les étoilphabets de l'espace intime entre les mots. Des énoncés innocents pour écrire l'imprononcé de la page blanche et des formes.

P.Jaffeux dicte ses textes au dictaphone et par le miracle de l'électronique, le son de sa voix attrapée est transformé en textes écrits, (en « tissus d'octets rapiécés ») mis en forme en carré (rappel de la disquette informatique) ou bien en rond (du CD-Rom) comme pour rechercher une certaine quadrature littéraire du cercle... Les textes sont mobiles également et descendent parfois dans la page. Et quand Jaffeux joue de la mécanique de la ponctuation, il y a beaucoup d'inventivité dans ces points et ces virgules là. Mais l'aspect graphique n'est pas l'essentiel même si « l'alibi de la page déterritoralisée » est très important dans le travail de Philippe Jaffeux.

Venir à bout de cet Alphabet prend du temps, à ceux qui n'en ont pas mais en redonne à ceux qui viennent y picorer. Parfois le mouvement narratif de cet ouvrage est un peu froid (quand les ordinateurs chauffent trop) mais Jaffeux a su sortir de l’exiguïté des abécédaires pour donner de l'air à sa production poétique. Ce voyage en alphabet est un voyage kaléidoscopique entre les mots, entre les vides et les pages blanches (« semant la récolte d'un vide.. »). Un chaud et froid salutaire sur nos habitudes de lecture.

Je ne sais pas s'il faut tout lire de ce livre, mais je suis certain qu'il faut tout dévorer, y compris les espaces et la ponctuation. Et nul doute que ceux, qui comme Philippe Jaffeux respirent « à l'aide d'un dictionnaire » aurons hâte de découvrir la suite (N et O déjà publiés).


Philippe Jaffeux
Alphabet (de A à M)
éditions PASSAGE D’ENCRES / TRACE(S), 2014
Moulin de Quilio - 56310 Guern.

394 p.
30 € + 6 € de frais d’envoi

1Extrait de Courants 505 : le vide (revue ficelle)





Eric Godichaud – Le cabinet de curiosités

La revue Décharge publie dans sa collection Polder « Le cabinet de curiosités » d'Eric Godichaud. Quand l’imagination fait plaisir à lire...que tous les curieux de littérature et de poésie se précipitent sur ce petit ouvrage.

Un cabinet de curiosités désigne, du XVIe au XVIIIe siècle, des lieux où sont regroupés de multiples objets rares ou étranges représentant les trois règnes de la nature (mondes animal, végétal et minéral), ainsi que des objets créés par l’homme (œuvres d’art, instruments scientifiques, armes, etc.). Ils s’organisaient généralement en quatre catégories :
  • artificialia (objets créés ou modifiés par l'Homme : antiquités, œuvres d'art) ;
  • naturalia (créatures et objets naturels, avec un intérêt particulier pour les monstres) ;
  • exotica (plantes et animaux exotiques) ;
  • scientifica (instruments scientifiques).

La visite d’un cabinet de curiosités est toujours un enchantement pour les petits comme pour les grands. L’appétit de connaissance y est toujours stimulé par de nombreuses trouvailles parfois rares souvent hétéroclites.

Mais quand Eric Godichaud choisit ce thème, ce n’est pas pour étaler sa science mais pour stimuler la créativité du lecteur avec une foule de trouvailles poétiques d’une imagination arrosée à la sauce surréaliste, pleine de piments divers. C'est plutôt un bazar de l'imaginaire, un bric-à-brac poétique sans unité de lieu ni unité de temps, pour mieux se perdre délicieusement dans tous ces rayonnages où sont présentés de nouveaux métiers : hirondelliste, inventeur d'appeaux (qui n'aimerait pas dialoguer avec les oiseaux?), raccommodeur de textes, chercheurs d'échos, plieur d'idées, collectionneur ou raccomodeur de nuages, murmureur à l'oreille du coeur, autant de métiers amis des poètes.

Dans sa préface, Alexandre Millon dit que “Le cabinet des curiosités est un plat de “résistance” qui se boit comme du petit lait.” Les ingrédients de cette recette sont à base d'onirisme, de prétextes scientifiques, quelques fleurs immortelles et quelques jeux de cirque, un fantôme, une pincée d'ésotérisme, du bleu, des machines à fabriquer l'orage, un bestiaire, Raymond Roussel... Sans limite, l'imaginaire est forcément porteur de bonnes nouvelles. Soyez curieux, lisez ce livre.


Le cabinet de curiosités
Éric Godichaud
60 pages (et un marque-page)
6€






Corinne Pluchart - Fragments

C’est toujours un plaisir de lire un premier ouvrage, de découvrir un nouvel univers, un style naissant même avec quelques menues maladresses mais surtout avec de belles promesses. Corinne Pluchart publie son premier recueil aux éditions Vagamundo et nous invite en son pays des Marches de Bretagne, autour du Mont-Saint-Michel, pour une promenade intime dans des paysages de pierre et de sel pour marquer sans doute la rugosité des jours.

Le recueil s'ouvre sur une déflagration, quelques fissures dans l'azur, une fin qui ne serait qu'un début, dans la fulgurance d'un "éparpillement contre la mer" d'une centaine de fragments poétiques. Fragments d’aubes face à l'horizon à la recherche des passages de lumière avec la présence de l'ange du mont et des "fracassements de mer". "fragments de lieux" imprimés dans l'intime "la mer dans le creux du ventre", "tremblements de chair", tiraillements et tressaillements du corps.

Puis vient le silence "cet espace vide à contenir l'infini", le silence comme "apogée du cri"? Le silence du retour en soi. "À mon silence ta parole éreintée", la "parole descellée". Le silence pour réfléchir au passage, puis au seuil à franchir pour se sauver de cette déflagration à la recherche d’"un avenir entreposé dans l'ombre”.

Comme tout poète, Corinne Pluchart est marquée par les lieux et les éléments qui forment le lieu. Flux des marées, des fleuves et des rivières, passage de nuages. Traces, passage, seuil, lisières, poésie des limites, des marges "tu disais jointures en pensant dénouement".

Félicitons les éditions Vagamundo, de s'engager ainsi auprès d'auteurs inconnus, que ces nouveaux fragments deviennent une œuvre à part entière.



Fragments
Corinne Pluchart
144p 13€






Sammy Sapin - Deux frères

Est-on jamais frère? Même frères, l’est-on vraiment? Fraternité (et sororité aussi) veut-elle dire forcément mêmeté d'être? Sammy Sapin, dans son ouvrage “Deux frères”, publié en Polder n°171, ne s’attaque pas à cette analyse philosophique. Il fait mieux, il en fait de la poésie en croisant deux destins et en les décrétant frères.

Deux frères sans réelles ressemblances : Ludwig Wittgenstein (1889-1951) et Charles Bukowski (1920-1994). Pas beaucoup de points communs, juste peut-être deux trajectoires dans le siècle autour de la mort. Aussi sans doute, deux influences importantes sur les écrivains actuels.

Adepte de la realpoetik, Sammy Sapin, poète lyonnais né à Caluire et Cuire, nous propose donc deux biographies pour le prix d’une. Dans un style fluide, sans jugement, sans pointer ni bien ni mal, sans chercher à tout prix les rapprochements, deux biographies en miroir d’hommes lucides sur la vie et sur eux-mêmes.

A l'âge de huit ans Wittgenstein se posa
sa première question sérieuse :
Pourquoi dire la vérité
quand il est préférable de mentir?”
Il lui parut alors
que la vérité n'était pas nécessaire
si personne d'autre que lui
ne pouvait la distinguer
du mensonge. Les questions d'éthique
le poursuivirent
toute sa vie.

[...]

Le jour vînt
où Bukowski
ne pleura pas
en se faisant corriger
par son père.
Ce jour-là, il sut
qu'il connaîtrait
un destin exceptionnel.

Incompris sûrement, Wittgenstein, le logicien hermétique au livre unique et Bukowski le flamboyant dégueulasse aux nombreux ouvrages de solitude et de déprime, d’alcool, sexe et drogue ‘n roll.
En hommage à ces deux frères dans l'incompréhension, Sammy Sapin leur offre une belle place dans la collection Polder.


Deux frères
Sammy Sapin

64p 6€





Georges Guillain - Parmi tout ce qui renverse

Avec Parmi tout ce qui renverse, Georges Guillain vient achever le cycle commencé avec Compris dans le paysage (Potentille, 2010), complété par Avec la terre au bout (Atelier La Feugraie, 2011).

Cet ouvrage, Georges Guillain, habitué des rencontres avec le public avec son Prix des Découvreurs, a souhaité le diviser en trois parties, dont la troisième vise à apporter quelques précisions sur son travail et sur les circonstances de son écriture pour un peu accompagner le lecteur sans vouloir lui imposer quoi que ce soit. Georges Guillain privilégie cette démarche de passeur qui distribue quelques clés, plutôt que de se couper d'un lectorat toujours disposé à découvrir la poésie contemporaine. Car souvent par trop de références culturelles, certains poètes se coupent d'un lectorat potentiel qui se sentent perdus à la lecture. Ici, tout le monde ne connaît pas le Libro dell'arte, le château de Lacoste, ni la Via del lupanare, ni Aimé Bonpland, tous regroupés dans cet ouvrage par la magie de la poésie.

Nous suivons donc Georges Guillain dans un itinéraire littéraire d'un « Il » poète. Pas forcément lui, pas forcément autre mais poète assurément.

On découvre un Il amateur de jardins, parfois botaniste, profitant de ses voyages pour visiter les jardins, les parcs avec la curiosité et la patience du jardinier des mots :

Patient / Il prend le temps
que lui vienne une pensée intacte s'appuyant
du dos sur le blanc d'un linge ou d'un coussin
pour travailler comme une poutre
travaille / maintenant le fragile édifice
de sa conscience qui se souvient
de la course des nuages du corps splendide à

traverser

Le poète qui cherche l'inspiration dans les moindres détails du monde :si fraîche tant aimée à pas lents Il
contemple la mer même si chaque plaisir de l'eau
reste un geste faucheur

ce début d'averse qui recolore / autour de lui les choses simples // autrement
Et le poète qui s'interroge sur son travail, sur la définition même de la poésie quoi? qui serait plus réel ou plus beau

"mais comme le souhaitait le poète / William Carlos Williams Il aimerait /qu'écrire soit fait de ces mots lents et prestes / ouverts à l'attente et pénétrants jamais distraits / qui laissent la parole aux choses / non pour les vider d'invention de mouvement // pour en prendre mesure"
Patience et discrétion du poète, doutes et interrogations aussi :enfin Il sait
qu'il n'occupe qu'un petit espace
ridicule sur le globe mais il entre
dans le tableau comme un grand
lépidoptère laissant un peu de ses poudres

jaunes au glacis trompeur des feuilles / bombyx
ou machaon Il révise à son tour les échelles / Il
se fait peintre
il a l'œil

alors // à l'intérieur / de lui // Il / continue / de tomber / sans que personne // l'entende

Toujours "
aller content" à la recherche de la musique et de la lumière des mots :sa langue lumière / Il ne la retient plus prisonnière depuis longtemps

Et donc après cette présentation de Il dans la première partie, nous découvrons dans la deuxième quelques uns de ses poèmes. Beaucoup de voyages dans cette partie, mais pas pour collectionner les destinations, juste y chercher du sens à sa quête de "l
angue lumière". Avec aussi une variété dans la forme poétique et quelques jeux typographiques qui rompent toute monotonie.

Le livre d'un passeur d'une poésie à faire découvrir.


Parmi tout ce qui renverse
Georges Guillain
Les Castor Astral - "Les Passeurs d'Inuits"
2017
128p
12€


Article publié également sur le site Recours au Poème



Philippe Mathy - Veilleur d'instants

Philippe Mathy, poète belge né en 1956, partage sa vie entre la Belgique et Pouilly-sur-Loire en Bourgogne Nivernaise. Ce n'est donc pas étonnant qu'il aime à collectionner les instants passés au bord de la Loire. Son dernier ouvrage, intitulé Veilleur d'instants est d'emblée placé sous la protection de Cesare Pavese. Mais ce titre n'est pas sans rappeler aussi celui de Gilles Baudry Demeure le veilleur (penché sur l’horizon de la promesse)...

Chez Mathy, cet horizon de la promesse pourrait être cette collection d'instants qu'il accumule au bord du fleuve, comme une pêche miraculeuse, pour mieux approcher l'universel voire l'éternel d'une forme constructive de la mélancolie. Cette "Porte ouverte / sur des chemins perdus", sur cette "lumière désemparée" et cette “attente dévastée / de nos espoirs”.
"Où vont nos jours ? / Où vont nos nuits ?"
Où se retrouver, / quand les jours sont / des barques trouées, / et que l'on est incapable / de marcher sur les eaux ?"
"Nous avançons, / le cœur en miettes. / / Peut-être / faut-il l'offrir aux oiseaux, pour qu'avec leurs chants, / revienne la lumière."
La Loire "jeune fille espiègle qui se déhanche entre les îles." et qui "n'a pas oublié les châteaux de sable de son enfance" (ces fameux bancs de sable où " Y nichent des oiseaux / venus d'Afrique / blancs comme la mémoire / où demain jettera son encre"

Mais le fleuve est aussi une fenêtre donnant sur de nombreuses lumières et d'espaces à explorer. Lumière coulant au bord de l'eau où l'auteur "dans les clapotis de la rive" souris "Aux confidences de l'eau".
"Pierres du chemin, / comme des graines / en flagrant délit de printemps. / / Elles n'osent pas germer, / au risque / de trouer nos âmes."

Philippe Mathy nous résume sa démarche d'écriture en un seul poème : "Bribes de mots / cueillis aux alentour / / On les porte / au-dedans de soi / / On fait silence / pour écouter ce qu'ils disent / / Parfois / ils nous offrent un poème / / Quand nous le lisons / nous découvrons les alentours". C'est bien cela qu'il faut rechercher dans la lecture de la poésie : les alentours du poème.
Au bord du fleuve, se laisser traverser "Peut-être pour te laver / du temps qui va". Regretter peut-être l'absence de l'hiver dans ces saisons au bord du fleuve.
Philippe Mathy, en veilleur de ces instants de silence, ces passages de lumières, "Couché sur le sol / tu roules entre tes doigts / un fragment d'herbe sèche / / Tu t'abreuves  au lait bleu du ciel", sait magnifiquement nous relater ces instants qui deviennent les nôtres dès la première lecture. Dans cette alternance de poèmes et de petites proses poétiques, ponctuées des très belles peintures de Pascale Nectoux, il y a tout du bon moment à partager.
Et moi aussi couché sur le sol, sous le soleil, loin du fleuve, je me laisse emporter par la présence paresseuse de la poésie de Philippe Mathy qui fait du bien dans ces moments effrénés.

Un bel hommage à la Loire mais plus que cela, une belle communion avec la nature pour se rapprocher de soi-même "
Qui pleure en moi / que je ne connais pas ?".


Veilleur d'instants
Philippe Mathy
L'herbe qui tremble
Peintures de Pascale Nectoux
2
017
144p
16€



Article publié également sur le site Recours au Poème






Guénane - Atacama

C'est un détour vers le désert d'Atacama que nous proposent Guénane et son éditeur La Sirène étoilée. Car en effet, après "La sagesse arrive toujours en retard" publié chez Rougerie et "Le Détroit des Dieux" édité par Yves Perrine (La Porte), Guénane, grande voyageuse et amoureuse de l'Amérique Latine, nous emmène dans ce désert chilien parmi les plus arides de la Terre.

Ayant eu déjà l'occasion à plusieurs reprises de lire des ouvrages de Guénane, j'ai choisi d'attendre un jour gris pour entrer dans sa dernière publication aux éditions La Sirène étoilée : Atacama. En effet, Guénane aime à nous faire voyager entre Bretagne et Amérique du Sud et je savais que j'allais retirer du soleil de ma lecture par temps maussade.

"Pressentir est une émotion", l'incipit de cet ouvrage fait bien le lien entre ce qu'on ressent face aux mystères de la nature qui nous dépassent mais aussi lors de la lecture d'un ouvrage de poésie. Pressentir, c'est bien ce que je fis en attendant le moment propice. Pressentir, ressentir la force de ce désert inhospitalier auquel s'attachent pourtant de nombreux humains. "Jamais cette terre ne sera le balcon du rêve". "Vous êtes seul face à la Création / hébété devant l'éternité / la beauté sans simulacre. "

Mais cet ouvrage n'est pas qu'une évocation de la géographie et de la géologie de ce lieu mythique du bout du monde, c'est aussi un hommage à Gabriela Mistral, cette poète chilienne dans l'ombre de Pablo Neruda (et pourtant Prix Nobel à 56 ans, premier écrivain d'Amérique Latine, alors que Pablo Neruda ne le fut qu'à 67 ans). Car une terre aride "il n'a pas plu depuis quatre ans", peut faire germer de belles pages de littérature, même si, à la première impression, "L'Atacama tue les mots / vous désarme".

J'ai aimé ce voyage, cette "vision soudaine de l'éternité" comme une parenthèse accolée au gris du jour. Et le livre de terminer par ces mots : "En toute vie des parenthèses ne cessent de palpiter."

Atacama
Guénane
Illustrations de Gilles Plazy
Editions La Sirène étoilée
2016
48 p,

12 €. 




Sophie G. Lucas - Moujik moujik suivi de Notown

Les éditions La Contre Allée ont la bonne idée de rééditer en un seul volume les recueils de Sophie G.Lucas Moujik moujik diffusé en 2010 et Notown sorti lui en 2013. Entre poésie et documentaire d’indignation, l’auteure nantaise a choisi de poser ses mots au ras du sol dans les villes, là où le regard ne porte pas, et où vivent de nombreux sans abri. Avec tout d’abord nos SDF français et puis la descente irrémédiable d’une ancienne ville phare des USA : Détroit, dite Notown.

Quand la poésie naît d’une colère et d’une impuissance. Quand la poésie décrit aussi notre monde tel qu’il se montre, noir, impersonnel, impitoyable pour les faibles. Quand la poésie dénonce notre passivité devant les morts de froid dans la rue chaque hiver. Quand la poésie donne la parole aux petits, les nouveaux moujiks ou nouveaux serfs (les jeunes savent-ils encore la signification de ces mots?) du seigneur Libéralisme, tout en bas de l’échelle sociale, sur qui l’on marche au sens figuré sans les voir. Ces compagnons de la manche qui, à force d’indifférence des passants, ont « perdu le goût des gens » et que le moindre détail de la vie quotidienne fait rêver :

Je donnerais n’importe quoi
pour entendre de nouveau
une chaise grincer sur un carrelage
L’effet que ça fait d’ouvrir une fenêtre

Un livre pour cafter la misère et redonner noblesse aux sans-logis qui dorment dans des cabanes, des recoins, des bâches ou des cartons. Ils auront été plus de 500 à en mourir en 2016. Vous rendez-vous compte, 500 décès sans le moindre bruit médiatique...

ça s’effondre un hom
me
dans le Bois
ça
ne fait pas de bruit
dans les feuilles

Les mairies font couper les arbres, raser les terrains vagues, comme si elles voulaient déloger des rats. Faire fuir les indésirables. Ceux qu’on n’aime pas voir. Pas étonnant que certains perdent le nord, se mettent à boire « tout s’en va / de moi ». Certains travaillent, mais pas assez pour avoir un salaire décent, alors on se débrouille alors que les institutions essayent maladroitement de rassurer. Nombreux sont ceux qui ne se plaignent pas d’être pauvres, juste de se sentir devenir inutiles.

« Je regarde mes mains
Est-ce qu’il y a un homme dessous »

Ces pauvres revenus de toutes les belles promesses des hommes politiques plus soucieux de leur couverture médiatique que de la couverture sociale que certains souhaiteraient même détricoter. Ces pauvres ne possédant plus rien que quelques sacs de supermarché pour transporter un peu de linge pour rester digne.

Moujik moujik en soliloques du pauvre, référence à l’exergue de Jehan-Rictus. Portraits au Bois à la première personne avec les vers coupés pour signifier l’absence de perspective et l’hésitation dans la parole, documentaires d’instants à la troisième personne avec précisions entre parenthèses, poèmes en je, poèmes en Lui, le père vagabond mort, qu’il faut bien habiller avant la cérémonie. Poèmes-explorations de la pauvreté, de l’âme humaine qui reste encore en veille quand il n’y a plus rien.

Puis départ pour Detroit, symbole de l’effondrement de l’économie, ville mise en faillite en 2013 et qui peine à panser ses plaies. Sophie G. Lucas nous propose un collage documentaire à partir d’extraits d’interviews TV, d’émissions de radio etc. Ville sinistrée, quand même les SDF sont partis. Exploration de ces états unis des villes fantômes, bien après la ruée vers l’or. Là où plus de soixante mille maisons ont été saisies” et bon nombre ont été incendiées pour ne pas engraisser les vautours. l'espoir disparaît comme un reflet dans le ciel nuageux, là où même “le soleil finit par puer”. Une autre vision du rêve américain...

Et comme conclusion de ces deux chapitres, rappeler que ce monde est le nôtre, que le poète nous aide à réfléchir à notre propre conduite “à quel moment tout ça nous a échappé



Moujik moujik suivi de Notown
Sophie G.Lucas
La Contre Allée
2017
176 p
18€