mercredi 31 décembre 2014

Anne de Szczypiorski

     L'angoisse est là, féconde. Sur sa toile se promènent des filles chétives presque belles. Le ciel est figé par sa flèche dans un soupçon de crépuscule, sans joyaux et sans parfum. Le ciel est un tissu opaque et sale. La lumière sinistre d'un holocauste injuste aveugle l'espérance. Il n'y a plus que le « je n'aurais jamais dû » qui ouvre encore un œil hideux parce qu'utile.
     Des fleuves de sang séché coulent de l'autrefois, évoquant des enfants squelettiques aux cheveux secs, rêches, ébouriffés et noirs, avec des yeux pareils à des soleils que noircit la fumée des usines.
     Les toits perdent leur peau de reptile rugueux et bleuâtre.Le froid feuillette les chairs orange, givre les doigts aux ongles blancs. Le chanvre indien devient morose dans la narghilé et ses rêves sont changés en spectres crochus, gribouillés. L'Absolu flegmatique s'est laissé piétiner. Des lianes massives ligotent les bulles d'enthousiasme qui se divisent en deux grelots misérables, au son plus terrifiant que celui du gong, le gong de cuivre qui résonnait dans la paniques quelques mois plus tôt.
     Insipides, les jours qui se profilent entrebâillant la porte, s'appuyant sur le chambranle. Sauvagin, le goût des marécages de l'avenir chantant, parce qu'il croit avoir gagné en perdant le seul tout qui compte.
     J'ai tout perdu, ce soir, dans le jeu de l'angoisse.


Anne de Szczypiorski
L'atmosphère est saccagée




samedi 20 décembre 2014

Philippe Jaffeux, Alphabet (de A à M)

Un livre qualifié de « proliférant et multiforme » (C.Vercey), « vertige lucide » (F.Huglo), « nouvelle énergie » et « une des plus grandes entreprises littéraire du temps » (J-P Gavard-Perret), ne peut qu'intriguer et inviter à la découverte. A contrario, le même livre, un pavé de près de deux kilos, au format 21x29,7 pourrait faire fuir. Mais ce nouvel Objet Littéraire Non Identifié mérite vraiment les hommages qu'il reçoit un peu partout.



Philippe Jaffeux, qui affirmait « Le propre de l'homme est de se salir au contact d'une parole transparente » 1 n'hésite pas à nous nettoyer l'esprit avec toute l'encre des manques, interstices et pages blanches. Revenir aux fondements non pas de la langue mais de la civilisation : l'alphabet (mais qui du chiffre ou de la lettre fut le premier?), et y tenter la fission avec les nombres. Une nouvelle forme de poésie géo[poé]métrique non affiliée à l'Oulipo mais bigrement assistée par les ordinateurs et les mathématiques.


Puisque selon l'AdAge tout commence en chansons, 390 pages d'un « assemblage de mots surnaturels » pour soigner sa « fureur numérique », de la lettre A à M, avec à chaque fois des règles d'écriture, de typographie et de nombres différentes. Et quelles règles ! Exemple :



-Notes : La lettre F, intitulée «Lettre ! », présente 26 lignes sur chacune des 26 pages. La page A compte exactement 26 lettres A et ainsi de suite jusqu’à la page Z qui contient 26 lettres Z. La mise en italique de la pagination s’accorde avec celle des 676 lettres comptées. La dernière phrase se termine par deux points qui annoncent la lettre G.

-Précisions : La pagination est absente sur la dernière page de F. La 26ième ligne de la page X récapitule 538 points d’exclamation. 26 espaces de curseur sur la 20ième ligne de la page Y.


Allez voir, vous comprendrez mieux...

Jaffeux s'adonne donc pour notre plaisir à la gymnastique des hasards (il préfère l'écrire « hasart ») et des mathématiques (où j'apprends que le carré de 26 (soit alphabet²) fait 676, que 26 au cube fait 17576 et que des mots peuvent aussi s'élever en exposants). Il rédige ainsi des milliers d'aphorismes (qu'il faudra bien un jour qualifier de jaffeurismes) qu'il ordonnance de façon très subtile sous différentes formes d'expérimentations divagatoires de destruction/création. Mais ordonnancement, ordinateurs, ordre certes, mais ce n'est que pour mieux proposer de lire ce recueil dans le désordre.

Dans cette avalanche délicieuse d'alphabets (« alphabet vertigineux » dans un « cycle hypnotique ») et d'écritures automatiques sorties d'on ne sait quel ordinateur cérébral hyperlogorrhéique, le lecteur est comme aspiré dans une spirale inconnue transpirante et jubilatoire. Un espace où l'on perdrait pied sans perdre la tête. Une tourneboulangue qui apporte une forme d'ivresse à qui se laisse entraîner. Une plongée en hauteur dans les étoilphabets de l'espace intime entre les mots. Des énoncés innocents pour écrire l'imprononcé de la page blanche et des formes.

P.Jaffeux dicte ses textes au dictaphone et par le miracle de l'électronique, le son de sa voix attrapée est transformé en textes écrits, (en « tissus d'octets rapiécés ») mis en forme en carré (rappel de la disquette informatique) ou bien en rond (du CD-Rom) comme pour rechercher une certaine quadrature littéraire du cercle... Les textes sont mobiles également et descendent parfois dans la page. Et quand Jaffeux joue de la mécanique de la ponctuation, il y a beaucoup d'inventivité dans ces points et ces virgules là. Mais l'aspect graphique n'est pas l'essentiel même si « l'alibi de la page déterritoralisée » est très important dans le travail de Philippe Jaffeux.

Venir à bout de cet Alphabet prend du temps, à ceux qui n'en ont pas mais en redonne à ceux qui viennent y picorer. Parfois le mouvement narratif de cet ouvrage est un peu froid (quand les ordinateurs chauffent trop) mais Jaffeux a su sortir de l’exiguïté des abécédaires pour donner de l'air à sa production poétique. Ce voyage en alphabet est un voyage kaléidoscopique entre les mots, entre les vides et les pages blanches (« semant la récolte d'un vide.. »). Un chaud et froid salutaire sur nos habitudes de lecture.

Je ne sais pas s'il faut tout lire de ce livre, mais je suis certain qu'il faut tout dévorer, y compris les espaces et la ponctuation. Et nul doute que ceux, qui comme Philippe Jaffeux respirent « à l'aide d'un dictionnaire » aurons hâte de découvrir la suite (N et O déjà publiés).





Philippe Jaffeux
Alphabet (de A à M)
éditions PASSAGE D’ENCRES / TRACE(S), 2014
Moulin de Quilio - 56310 Guern.

394 p.
30 € + 6 € de frais d’envoi


1Extrait de Courants 505 : le vide (revue ficelle)


vendredi 5 décembre 2014

Jérôme Bouchaud et Georges Voisset : passion pantoun

Il n'y a pas que le haïku dans la vie ! Et le pantoun alors ! Importé en France par Victor Hugo dans Les Orientales, le pantoun (et non pantoum comme l'a laissé imprimer Hugo) n'a pas le même succès que le haïku. Jérôme Bouchaud et Georges Voisset tentent inlassablement de réparer cette injustice en multipliant les occasions de faire découvrir leur passion pour cette poésie traditionnelle mais néanmoins moderne.

Le pantoun, forme poétique originaire de l’archipel malais-indonésien est un poème à forme fixe, brève, mais différente du haïku et tanka japonais plus connus en France. Le pantoun est en effet le seul parmi ces formes brèves à se décomposer en deux parties : la première, ombre portée ("pembayang") objective et descriptive, et la seconde, sens ("maksud") subjectif ou proverbial. Traditionnellement, le pantoun est un quatrain fait pour être énoncé, échangé, récité, chanté, dansé au gré des circonstances de la vie quotidienne (déclarations d’amour, de rupture, railleries, allusions, mariages…).


Deux passionnés passionnants

Georges Voisset, universitaire, écrivain, traducteur et essayiste né en 1948. Il a longuement séjourné en Asie comme enseignant de français et directeur d’instituts culturels, dans le cadre des Affaires étrangères (Singapour, Japon, Indonésie). Il a contribué par ses traductions et travaux à révéler au public francophone le prodigieux réservoir poétique dormant de l’archipel malais-indonésien. Son recueil Sonorités pour adoucir le souci fait partie de la collection UNESCO des œuvres représentatives de l’humanité. Il est aujourd’hui considéré comme l’un des spécialistes du pantoun, qu’il pratique depuis des décennies, et président de Pantun Sayang, l’Association Française du Pantoun.

Né en 1980, Jérôme Bouchaud est auteur, traducteur et éditeur. Passionné d’Asie et de littérature, il s’emploie à tisser des liens sensibles entre ses voyages, ses rencontres et ses lectures. Il est l’auteur de plusieurs guides de voyage, et notamment de Malaisie - Traditions et Modernité en Asie du Sud-Est (Éditions Olizane, 2010). Il est aussi le traducteur du recueil de Robert Raymer, Trois Autres Malaisie (Éditions Gope, 2011) et le fondateur des éditions Jentayu, une maison dédiée à la mise en valeur d’écrivains et de formes littéraires d’Asie peu connus sous nos latitudes. Il dirige également le site . Lettres de Malaisie et de sa revue Pantoun.


Une Poignée de Pierreries

Hugo écrivait en 1929 dans Les Orientales, en parlant du pantoum (par le hasard de la composition typographique) : « C'est une poignée de pierres précieuses que nous prenons au hasard et à la hâte dans la grande mine d'Orient. ».

Dans cette Poignée de Pierreries, véritable première mondiale car jamais une anthologie de pantouns écrits en une langue autre que celles de l’Archipel malais-indonésien n’était encore parue à ce jour, est regroupée une collection de plus de 400 textes choisis par Jérôme Bouchaud et Georges Voisset, illustrés d’une dizaine de peintures d’artistes malaisiens contemporains, ainsi que d’une dizaine de calligraphies originales en jawi, la forme arabisée du malais. Ces textes sont l’œuvre de 40 auteurs fidèles contributeurs du site Lettres de Malaisie mais aussi d'auteurs malais traduits.

Ouvrage initiatique que cette Poignée de Pierreries, par la présentation de Jérôme Bouchaud et Georges Voisset, de la tradition du pantoun pour mieux appréhender cette rencontre avec cette forme littéraire trop méconnue.



L'imaginaire asiatique est très présent dans cet ouvrage. Sans surprise, on retrouve les thèmes classiques du rapport à la Terre, aux mondes végétal, animal et minéral à l'occasion de pantouns amoureux,

Entre la terre noire et les nuages gris
Une bande de ciel rose, chaude, lumineuse et vivante
Entre son pantalon noir et son pull gris
Une bande de peau claire, chaude, lumineuse et vivante

Michel Betting

de pantouns d'humour,

Ah ! Le vase de nuit chez grand-mère
tapi le jour vanté la nuit !
Son œil fixe les petits derrières...
Oh ! Le bruit que faisait la pluie !

Marie-Dominique Crabières

pantouns nostalgiques, mais aussi pantouns de sagesse.

La goutte ne fait pas l'encre
C'est l'encre qui fait la goutte
La beauté ne fait pas l'amour
C'est l'amour qui fait la beauté

Nisah Haron (traduit du malais)

Effilocher un pull vert
Le long d'un fil barbelé.
J'effiloche ton cœur fier
Le long d'une vérité.

Cédric Landri

Enfin, cet ouvrage propose au lecteur d'approfondir sa rencontre avec le pantoun et la malaisie avec une riche bibliographie composée de références françaises, malaisiennes et indonésiennes.



Jérôme Bouchaud et Georges Voisset,

Une Poignée de Pierreries. Collection de pantouns francophones,

Éditions Jentayu, 2014.

254 pages

18€