vendredi 27 janvier 2017

Esther Tellermann – Éternité à coudre


Esther Tellermann fait partie des poètes qui peuvent faire peur. Si un lecteur, au hasard des rayons du bonne librairie, et attiré par ce si beau titre, venait à ouvrir son dernier ouvrage, il risquerait de refermer aussitôt en affirmant, péremptoire : « c'est nul, je n'ai rien compris. » C'est donc à ce lecteur inconnu que je souhaiterais m'adresser pour tenter de lui donner quelques clés afin que lui aussi puisse accéder à cette éternité à coudre.

En effet, Esther Tellermann est une grande poète française et il serait dommage de passer à côté de la découverte de sa poétique mystérieuse et sombre certes, mais aussi pleine d'échos intimes qui font sourdre la lumière dans une curieuse alchimie de mots et de rythme. Eternité à coudre, édité aux éditions Unes, vient confirmer le talent d'exploratrice de l'âme humaine d'Esther Tellermann.


Sur la forme, Esther Tellermann privilégie toujours les formes courtes et minces dans un rythme de mélopée incantatoire comme pour sidérer le lecteur comme on l'est après une disparition d'un proche. Poèmes minces comme des lambeaux pour dire les douleurs.


Ouvrage d'un seul bloc, aucun chapitre à coudre avec un autre, aucune pagination. Perte de repères, dépossession de tout code pour mieux réveiller l'écho intime de poésie qui survit au fond de chacun de nous. Eternité à coudre avec le fil du temps peut-être car on sent le poids d'un passé "nous nous pétrissions / de mots et / d'absence", pesant comme un tissu lourd "vous m'indiquiez / le dessous / des horizons un / envers qu'ourle / la déchirure",
Mais aussi sans doute avec le fil du chirurgien pour suturer les plaies à cicatriser "Ceci / une / cicatrice / un / reste / moitié / caillou / moitié/ prière".


Quand elle dit je dans ce recueil, Esther Tellermann parle de chacun de nous, de l'universel de nos peurs, angoisses et espoirs :
"J'inventai / des seuils et des / épaves /plus loin / sué / un infini. / Poupées d'êtres / grouillent / dans des sacs / j'insérai / ton cri / jusqu'à la matière / paquets de néant // je vous mâchais / avec l'écriture."

Alors
donc choisir avec Esther Tellermann, de tirer sur le fil d'une autre écriture pour se tisser une nouvelle trame de lecture... essayez il n'y a aucun risque !




Éternité à coudre
Esther Tellermann
2016
96p 17€

Stéphane Sangral – Circonvolutions


Fidèle aux éditions Galilée, Stéphane Sangral est un poète, philosophe et psychiatre, qui fouille dans les méandres de l'être, les circonvolutions de l'âme et les boucles entre le je et le soi. Il y a dans ces Circonvolutions (Soixante-dix variations autour d’elles-mêmes), une mathématique du cercle infiniment vicieux voire vicieusement infini. Tout un délice pour qui aime se perdre en soi et se retrouver porté par un tourbillon poétique.

Sangral cherche le nœud, où mathématique, philosophie et poésie se rejoignent. Dans une topologie typographique toute personnelle, Sangral cherche le point d'équilibre en ses circonvolutions autour de ses déséquilibres. Dans le vertige du langage, Sangral déconstruit le signifié "Seule la déconstruction véritablement construit" et pousser l'expérience jusqu'à effacer ses textes en les laissant "s'effondrer". Quand "le sens tombe dans les phrases que je n'ai pas écrites". Ces phrases tout en retenue pudique, écrites dans le tourbillon de la survie suivant la mort du frère.

Sans jamais perdre le lecteur, il l’entraîne aussi dans le labyrinthe du signifiant. "J’écris pour compenser mon incapacité à lire le réel...". Et si c'était cela le rôle du poète? Les circonvolutions de Sangral pourraient tourner à l'infini dans les 160 pages de cet ouvrage dense et léger à la fois. Une recherche du vide comme placement des mots dans l'espace. Circonvolutions vers le centre, le "Néant de l'équilibre". Circonvolutions parfois gherasimiennes où se perd l'écrire dans le précipice du dire précipité. Un jeu d'escalier dans cet écrire incalculable. Du tout et du rien, et retour. Du plein et du vide. Comme une idée de l'infini ailleurs que dans l'espace. Désunité de l'univers, universalité de l'en-soi et de sa parole. Ici le lecteur est invité à l'action, à fouiller dans "l'ailleurs de ce texte" pour "changer de paysage".

Avec en filigrane le passé ("L
'on traîne avec soi un cadavre roulé dans un tapis, notre passé"), la mort ("La vie n’a aucun sens, qu’une direction : la mort.") et la religion ("La religion est le savoir de l'ignorance") écrire est une recherche et ce, bien au-delà des aphorismes "...et se chercher un sens, et sans cesse jusqu'au non-sens" de cette "étrange étrangeté d'être".

Bien entendu, de toute cette recherche sur la mise en page et la typographie, il n'est pas question ici d'une posture d'écriture. "Toute posture n'est au fond qu'une imposture". Et la poésie de Sangral est contemporaine par la force du mouvement qu'elle imprime en nous,
"et j'ai besoin de faire, puisque je ne sais pas être".

A lire les critiques, déjà publiées et disponibles sur le site de l'éditeur, critiques et notes de lectures qui me semblent unanimes au sujet de l’œuvre de Stéphane Sangral, il y a mille façons de lire cet ouvrage et c'est tant mieux. C'est tout l'intérêt de la poésie contemporaine que d'offrir plusieurs niveaux de langage pour plus de sens offert.

Circonvolutions
Stéphane Sangral
éditions Galilée
2016
160 p
15€

Paul Quéré – Suite bigoudène effilochée


Les Editions Sauvages font bien de ressortir de l'oubli l’œuvre du poète Paul Quéré. Malgré la mort, c'est comme une survivance arrachée à un futur tenace qui nous est proposée avec la réédition augmentée de Suite bigoudène effilochée.
Paul Quéré fait partie de ces poètes discrets qui, préférant « Tout simplement : être! Le reste n'étant que fioritures : penser, écrire, ou faire quoi que ce soit. », ne survivent que dans la mémoire de ceux qui l’ont connu. C'est injuste et c'est pourquoi l'initiative de ses amis bretons des Editions Sauvages est non seulement louable mais également nécessaire. Pour que le travail de cet artiste complet (poète mais aussi peintre, céramiste, créateur de revues de poésie) soit remis dans la lumière.
Bretagne, car Paul Quéré y trouva la terre de l'harmonie de sa présence au monde. Bretagne en ses sols insoumis, dans son quotidien de création : « Création, créativité, pourquoi pas simplement Créiture? ».
Mais créer, c'est faire parler son âme. Et l'attachement à un pays se mesure à la qualité de l'âme qui s'en dégage. « Bretagne. Ici on ne pense pas, on chante, on danse la pensée. On ne pèse pas les mots, les arguments, on les laisse s'accorder à une mélodie, une musique interne suscitée par le lieu, l'élément, pluie et vent. Le corps la joue, comme les branches de l'arbre, la voile du bateau, le conduit de la cheminée, le rocher battu de la vague. L'âme caisse de résonance? ». Alors la terre comme âme de la création, c'était sans doute évident pour lui, d'autant qu'il travaillait la terre dans son atelier de « poèterie » du sud Finistère. « Comme le raisin en vin, l'âme se convertit. En "poésie" ».
Paul Quéré nous ramène aussi à la Bretagne de Xavier Grall qui écrivait « Les vieux de chez moi ont des îles au fond des yeux » et à qui il semble répondre : « Et pour combien de temps encore les vieilles de ce pays porteront-elles sur leur tête la virilité des monuments aux morts ? ».
Tout le recueil est marqué par une quête de l'harmonie entre l'auteur, le lieu (la géopoétique de son ami Kenneth White n'est jamais loin) et les mots : « Être en harmonie avec l'espace vécu comme une célébration : nous nous sentons, ici, plus près d'un Orient même extrême, que d'un Occident bavard, raisonneur, ratiocineur, dont nous ne pouvons saisir les paroles tant leur flot nous submerge, nous étouffe, nous noie. »
Cette recherche d'une terre-écriture, de ces « lieux-disants » qui portent en eux la transparence des sensations à écrire en poèmes, traverse toute cette suite bigoudène effilochée. Paul Quéré cherchait sur ces « écriterres » de nouvelles voies pour dire la mort, l'absence, le cosmos, le silence, l'âme, et l'âge qui effiloche la pensée.
Recherche de l'harmonie, l'équilibre, la zénitude orientale, malgré le quotidien agité « Nous n'en pouvons plus d'être en équilibre sur la crête des nerfs... ». Expression qui conserve tout son sens encore de nos jours...Trouver dans la terre bretonne ce point d'équilibre. Mais Paul Quéré n'est pas l'homme d’une seule terre, il est aussi du territoire de l'écriture, de la création : « J'écris / pour marquer le territoire / de ma vie ? De ma mort ? ».
A travers ce livre, l'on découvre également le compagnonnage de Paul Quéré avec certains auteurs : Kenneth White et Xavier Grall (lui aussi n'a eu que des filles...) déjà évoqués mais aussi Georges Perros (la forme de la première partie intitulée Meil Boulan n'est pas sans rappeler Les papiers collés), Bernard Noël et Paol Keineg dans l'exigence littéraire, d'où ce côté parfois hermétique relevé par certains lecteurs. Mais plutôt qu'hermétisme, je parlerais plus volontiers de recherche d'une nouvelle écriture avec une petite dose de mystère pour ennoblir plus encore la poésie.
Les mots de Paul Quéré restent d'une modernité certaine. C'est pourquoi cette réédition par Les Editions Sauvages méritent de trouver un lectorat important. Lisez Paul Quéré et partagez Paul Quéré.


Paul Quéré
Suite bigoudène effilochée
Les Editions Sauvages (collection Phénix)
152 p., 15€
Bon de commande à télécharger sur le site Editions Sauvages


Martin Wable - Géopoésie



Je vous avoue, je me méfie des étiquettes, des classifications. Et la poésie n'échappe pas à cette règle de tout vouloir ranger sous une bannière, un étendard, un tiroir, un mouvement artistique. Alors quand un jeune auteur de 24 ans intitule son ouvrage Géopoésie, je suis un peu réticent. Qui est ce jeune auteur qui vient mettre ses pas dans ceux de Kenneth White?

Martin Wable est donc né en 1992 à Boulogne-sur-Mer et vit actuellement dans les Landes. Créateur avec Pierre Saunier de la revue cosmoréaliste (encore une autre étiquette) Journal de mes Paysages, il a publié La Pinède (2012), Snobble et Le Livre de Wod (2015) aux éditions maelstrÖm, et Prismes (2014) aux éditions de la Crypte. Géopoésie a reçu en 2015 le prix de la vocation de la fondation Bleustein-Blanchet.

Mais ici l'étiquette n'est pas usurpée, la voie indiquée par Kenneth White pour une géopoétique comme ouverture au monde n'est pas détournée par Martin Wable. Ce livre fonctionne comme un journal de lieux et d'inspirations, sans date, juste quelques notes prises à la volée lors de "journées cosmoréalistes". Cosmoréalisme et géopoétique ou comment placer la poésie au croisement précis entre le lieu et l'homme. Des lieux comme Rouen, Boulogne, Hagetmau, Paris, Athènes, Barcelone.

L'approche géocritique, c'est celle du géologue, du géographe, dans le texte qui se compose. J'ai voulu le dire à Julie, ma petite amie : "Il faut faire beau, c'est la seule règle."

Martin Wable, s'interroge dans ces notes bien entendu sur le rapport de l'homme et de la nature :

Les lieux que nous visitons sont aussi ceux de notre résonance commune, entre êtres humains qui se rencontrent, s'exportent.

J'habite dans la pierre. Je ne le pensais pas, je m'y suis logé.

J'aime les poèmes qui parlent de roche et d'eau, de vent et de fleurs. Car le poème est, à tous les degrés de son incarnation, le meilleur lieu, le meilleur moment pour sentir l'intransigeance d'un caillou, la subtilité d'un mince
courant d'eau. C'est un lieu au calme, à l'abri du grand monde qui au-delà s'étend.

Il questionne aussi la pratique de la poésie :

J'ai rêvé d'écrire une poésie qui parle de graviers au soleil. Le silence ne serait rompu que par d'énigmatiques instants : dès hommes réels ou encore, rien de précis, des colorations de la lumière. Une poésie où l'on revient plus que d'où l'on fuit.

Lire, c'est savoir repeindre le paysage de nos émotions. Et c'est l'oublier avec précaution.


Et, au détour des pages de Martin Wable, on y rencontre beaucoup d'écrivains et d'artistes car sa géopoésie se fonde aussi sur la lecture d'anciens comme Platon, Rûmi, Mahmoud Darwich, Neruda, Pessoa, Yves Bonnefoy, mais aussi de plus jeunes comme François Gravelines, Maha Ben Abdeladhim ou Antoine Wauters. Mais aussi la peinture de Miro, les installations de Hratch Arbach, la musique de Nick Cave.

Victor Hugo, c'est aujourd'hui et maintenant. Demain ce sera le futur et viendront autant de prophètes qu'il y eut d'habitants. Ils se sont réincarnés? Denis Roche a mangé Allen Ginsberg qui a mangé Walt Whitman qui s'est endormi au bord du fleuve.

Vivre dans un poème, c'est reconnaître le milieu de tout ce qui se passe en soi. J'ai vécu dans un poème avec Julie un instant. Nous avons échangé nos thés et une éclaircie s'est faite sur le boulevard.

Le prix de la vocation en poésie récompense donc un jeune auteur prometteur. Martin Wable s'inscrit dans la lignée d'auteurs comme Cédric Demangeot, Déborah Heissler, ou Laura Vasquez qui ont confirmé par la suite tout leur talent. Nul doute que celui de Martin Wable se verra lui aussi confirmé dans les années à venir.

Géopoésie
Martin Wable
Prix de la vocation
2015, 64 pages 


Guénane - La sagesse est toujours en retard





Des conseils aux jeunes poètes, il y a eu ceux bien sûr de Rilke, de Swift, de Max Jacob, de Jacques Roubaud aussi avec son lombric, et sûrement beaucoup d'autres. Il y a aussi Bernard Bretonnière avec sa Lettre à un jeune P. et qui pourrait faire mieux que moi la liste des poètes-ayant-écrit-des-conseils-aux-jeunes-poètes. Il y aura désormais aussi Guénane et son dernier ouvrage paru chez Rougerie : La sagesse est toujours en retard.

Je me méfie de ces tentations de dispenser son docte savoir en matière de poésie. Le mieux n'est-il pas pour un jeune poète de ne suivre aucun conseil. "N’écoutez les conseils de personne, sinon le bruit du vent qui passe et nous raconte l'histoire du monde." ce n'était pas un poète qui a dit cela mais un musicien (Debussy) .

Mais Guénane ne tombe pas dans ce travers du maître pouvant être suffisant avec son élève. Pas question pour elle de donner des leçons. Et donc quitte à passer pour un conseilleur de conseiller, je vous propose de découvrir la façon de Guénane de distiller avec légèreté et un grand recul sur ce métier de poète. Car cet ouvrage est d'abord et avant tout un ouvrage de poésie bien avant d'être un recueil de conseils. De la poésie donc du style, et un qui lui est très personnel fait d'images, d'humour et de rythme...

Quelques exemples de ces conseils de Guénane : à propos de la recherche de la finesse et la légèreté : "Mots cramponnés à la page / que n'avez-vous la grâce / des griffures d'oiseaux sur le sable."

A propos de la nécessaire introspection : "sens frémir ton câble intérieur / poète funambule danseur de corde /sur ta ligne de vie nul ne sait / si le balancier dépend du poids de ta peine. / / Voltige n'est pas le contraire de profondeur." Se déshabiller l'âme en nous séparant de toute sagesse "Sous nos dents / sagesse sais-tu comme tu grinces / sous nos semelles / sais-tu combien tu pèses?". Cette sagesse, bloquante aussi "Dur d'avancer avec de la glu sous la luge / et des barbelés dans la gorge."  Garder son enfance comme un trésor " Ne te retire pas de ton passé ... Toute la vie tu vivras avec l'enfance / retrouve-la dans un parfum qui passe / rejoins-la / elle brûle en veilleuse."

La sagesse nous intime de nous écarter du mensonge. Mais les "mensonges ne nuisent pas tous / certains embellissent". Et Guénane de conseiller : "Ne jamais se leurrer aux mensonges de l'autre / mais vautrons-nous dans les nôtres / ils sont actes de foi à la barbe de Freud."

Économiser ses mots pour n'en viser que l'essence : "Éviter d'écrire / la bouche pleine de mots / même si chaque soupir / a son mots à dire". Travailler les mots, ne pas se contenter du premier venu, aller les chercher au plus profond de soi "Écrire / se confiner / déraciner les mots". Jouer avec les mots : "Les marier / pas les épouser / les mots sont infidèles / trop souvent l'un se cache au creux d'un autre." "Saute la rime pas le rythme / les mots ne savent rien du monde / à toi de les nourrir !"

Réfléchir, s'interroger, mais ne pas asséner ses vérités. Il est bon de douter, aussi en poésie : "Dans le point d'interrogation / crains moins la question / que la chute. / La réponse seule souvent / gagne à rester muette."

Et pour terminer sur un dernier petit conseil pour les jeunes poètes : lisez, lisez, lisez Guénane bien sûr mais aussi tous les poètes que vous pouvez découvrir sur internet, dans votre médiathèque, dans une bonne librairie, à la radio, etc. Lisez, lisez toujours et écrivez, écrivez, raturez, écrivez encore et encore...



La sagesse est toujours en retard

Guénane
Rougerie éditions
80p
13€