lundi 31 octobre 2011

sur la tombe d'Apollinaire

Je me suis enfin détaché
De toutes choses naturelles
Je peux enfin mourir mais non pêcher
Et ce qu'on n'a jamais touché
Je l'ai touché je l'ai palpé

Et j'ai scruté tout ce que nul
Ne peut en rien imaginer
Et j'ai soupesé maintes fois
Même la vie impondérable
Je peux mourir en souriant

Habituez vous comme moi
A ces prodiges que j'annonce
A la bonté qui va régner
A la souffrance que j'endure
Et vous connaîtrez l'avenir

jeudi 27 octobre 2011

Marc Le Gros - Passage du héron gris


Si je me fie au ton donné par la citation de François Cheng en exergue, pureté et légèreté vont marquer ce « passage du héron gris » de Marc le Gros. Quatrième et dernier volet (après le corbeau, l’aigrette et le cormoran*) d’une tétralogie des oiseaux du halage, Marc Le Gros se place à nouveau en observateur des passagers de l’Odet, ce fleuve breton qui traverse Quimper.

Et tout de suite, dès la première page, la proximité avec l’humain écrivant « C’est qu’on balaye la page du ciel nous aussi / Nos mots ce sont les plumes qu’on laisse / Les livres qu’on jette à la mer / On écrit sur le vide / Comme lui ».

Tout comme l'homme, le héron signe son œuvre de passage d’une trace de pas fragile sur la vase d’un fleuve passé. « Le beau placé décomposé du pied / Sur le glacis des vases / Cette allure impeccable de celui / Qui voit clair et qui marche / Aussi lent qu'un grand fauve / Sur les œufs des saisons ».

Un pas hésitant, un vol malhabile, un pas d’automne comme un fantôme « Héron d’automne / Jamais droit dans tes bottes / Qui plane si mal »

un pas de sage, presque oriental « Quant au bec / C'est la baguette précise de Confucius / A table / Toute la saveur calculée du monde ».

Mais ce recueil de Marc Le Gros n’est pas une simple aquarelle de bord de fleuve, comme les peignent quelques peintres autosatisfaits et où la charge en eau vient diluer les soucis, les interrogations « Ce n'est plus un oiseau / Mais un coup de cisaille qui glisse mal chaque fois / Les draps soudain sont rêches presque coupants / Il fait froid / Les lampes hoquettent au creux des chambres / Comme si c'était le temps / Qui s'étranglait ». Le héron pour perdre ses repères « Quand la frontière n’est plus tout à fait / La terre ni l’eau ni même le ciel ».

Le pas léger du héron interrompu par l’envol face au chien. Le chien l’ami fidèle du poète des promenades de bord de fleuve. Le chien, maître à penser la vie, la mort, le passage… « Car les chiens comme nous meurent les yeux ouverts / Pas les oiseaux / Leur mort à eux ne s'entend pas / Le jour la passe à l'ordinaire des pas / Qu'on ne compte pas ».

Mais aussi le pas qui s'interrompt « Héron vieux cri de sac qu'on éventre / D'accordéon troué / A chanter sous la pluie / Elle est inapaisable ta plainte ». Quand comme le héron, c'est l'homme « Qui lâche / Comme s’il tombait dans son propre cri ».

Marc Le Gros
"Passage du héron gris"
éditions double cloche 2007

collecte d'un été portugais

Fernando Pessoa

Salut à Walt Whitman (extrait)
[…]
Je ne peux jamais lire tes vers d'une seule traite… Il y a trop à sentir…
Je traverse tes vers comme une foule qui me bouscule,
Et je sens des odeurs de sueurs, d'huiles, d'activité humaine et mécanique.
Dans tes vers, à un moment donné je ne sais plus si je lis ou si je vis,
Je ne sais plus si ma place réelle est dans le monde ou dans tes vers,

Je ne sais plus si je suis ici, debout sur la terre naturelle,
Ou la tête en bas, pendu par une sorte d'appareil,
Au plafond naturel de ton inspiration débordante,
Au milieu du plafond de ton inaccessible intensité.
[…]


Herberto Helder
Cette main qui trace l'ardente mélancolie
de l'âge
est aussi celle qui serpente aux sources de la tête,
qui ouverte à l'image du monde entre
les deux tempes
attise le cœur somptueux.

*****

Branchies par quoi toute lumière éclose respire,
rose,
la première.

*****

Incertain grandit un poème
dans les désordres de la chair.
Il monte sans mots encore, purs plaisir et férocité,
peut-être comme du sang
ou une ombre de sang irriguant l'être.

*****

Donnez-moi une jeune femme avec sa harpe d'ombre
et son arbuste de sang. Avec elle
j'enchanterai la nuit

*****

Ma tête tressaille de tout l'oubli.
Je cherche à dire comme tout est autre chose.
Je parle, je pense.
Je rêve terriblement campé sur les os de mes pieds.
Et c'est toujours autre chose, une
même chose recouverte de noms.
Et la mort passe de bouche en bouche,
avec cette salive légère,
cette terreur toujours présente
au tréfonds inexprimé d'une vie.


Sophia de Mello Breyner Andresen

BIOGRAPHIE

J'ai eu des amis qui mouraient, des amis qui partaient
D'autres qui brisaient leur visage contre le temps.
J'ai haï ce qui était facile
Je me suis cherchée dans la lumière, dans la mer, dans le vent.

*****

MER

1.

Parmi tous les lieux du monde
J'aime de l'amour le plus fort et le lus profond
Cette plage extasiée et nue,
Où je me fonds à la mer, au vent et à la lune.

2.

Je sens la terre, les arbres et le vent
Que le printemps gonfle de parfums
Mais en eux je ne désire je ne recherche
Que l'exhalaison sauvage de la houle
Montant vers les astres comme un cri pur.



Jorge de Séna

DISTIQUE
La vie qui crie beaucoup ne dit jamais rien.
La mort qui dit toujours tout est bien silencieuse



Eugénio de Andrade

NOCTURNE DE LISBONNE

Tard dans la nuit, la mort au fond de sa poche,
chaque homme cherche un fleuve où dormir
et les pieds sur la lune ou sur un grain de sable
il s'enroule dans le sommeil qui voulait le fuir.

Chaque rêve meurt dans les mains d'un autre rêve.
Dix sous d'amour furent dépensés à attendre.
Le ciel qui nous promet un ange saoul
est un matelas crasseux au cinquième étage.

*****

LE LIEU LE PLUS PROCHE

Le corps n'est jamais triste;
le corps est le lieu
le plus proche où chante le feu.
C'est dans l'âme seule que la mort fait sa maison.

*****

Le matin arrêté.
Le bleu.
La profondeur de la pupille.

Ce n'est pas encore la soif,
la meute
la fièvre.

Le torse nu –
la lumière vacille.

*****

C'est quand la pluie tombe, c'est quand
on le regarde doucement que brille le corps.
Pour dire cela la bouche est bien peu de chose,
il serait nécessaire que les mains aussi
voient ce brillant, qu'avec lui elles composent
la musique, et même bâtissent la maison.
Tous les mots parlent de ce feu,
ont le goût de peau de cette lumière mouillée.

*****

Même le plus friable
des mots
a des racines dans le soleil –
comme le matin
des barques sur la mer.

*****

Avec le temps s'approcheront les fleuves
et les montagnes, avec le temps
il finira par venir manger dans ta main
et faire son nid dans ton lit
le silence.

Fernando Echevarria

LA SOLITUDE

La solitude est cette mer immense
où les morts n'ont pas arrêté de vivre.
Et où les vivants cueillent la tristesse
d'aller en mourant sans savoir à quoi,
malgré tout leur souci. Bien qu'y advienne
l'éminente naissance à ce qu'on est déjà.


Gastao Cruz

DANS LA POESIE…

Dans la poésie je cherche une maison où l'écho
Existe sans le cri qui pourtant l'engendre.

Nuno Judice

POEME

La tristesse qui corrode tes phrases, dans
l'égouttement de la vie que nous n'avons pas eue, dans le temps
que nous n'avons ni n'aurons, dans ce bruit
de papier tapissant les armoires et les
cagibis, dans les mots qui blessent
comme des pierres et des épines, dans le vent
balayant les champs de la mémoire,
dans la femme qui t'a regardé comme si
elle ne t'avait pas vu, et l'homme qui a dévié son regard
parce que ni le soleil ni l'amour ne peuvent
se regarder de face, cette tristesse s'abat sur mon âme,
me dérobe le rire de tes lèvres, m'enlace
à ta douleur aussi lointaine que l'horizon. Mais
j'ai besoin de t'entendre, même avec la tristesse de
tes phrases, avec l'écho des insomnies et des solitudes,
avec le désir qui tombe au milieu des silences
et des murmures : afin que ta voix demeure au-
dedans de moi, m'enivre de ta tristesse,
et me donne le rythme des phrases que la nuit corrode.


Antonio Ramos Rosa

CELUI QUI ECRIT

Celui qui écrit veut mourir, veut renaître
dans un bateau ivre au calme abandon.
Celui qui écrit veut mourir dans des bras matinaux
et dans la bouche des choses être une larme animale
ou le sourire de l'arbre. Celui qui écrit
veut être terre sur la terre, solitude
adorée, resplendissante, odeur de mort
et rumeur du soleil, la soif du serpent,
le souffle sur le mur, les pierres sans chemin,
le midi obscur tombant sur les yeux.

Louis Timbal-Duclaux

Mr Timbal-Duclaux, mon regard a été accroché dans mon kiosque sur la une du n°111 du magazine "écrire magazine" qui titrait "Poésie, comprendre et analyser les techniques" et "Poésie et publicité". Je vous reconnais un certain talent dans la publicité puisque ainsi accroché j'ai immédiatement dépensé les 5.90 euros de votre revue.

En revanche, je ne partage pas du tout votre opinion sur la poésie. Vos "vérités méconnues sur la publicité et la poésie" s'apparentent plus pour moi à des contrevérités qui traduisent, j'ai l'impression, un manque de connaissance de la poésie et en particulier de la poésie contemporaine. Je vais tenter de vous éclairer sur ce point sans aucune animosité à votre encontre car j'ai trop de respect pour le travail que vous faites pour l'écriture en général.

Quand vous dites : "D'un côté la poésie, étudiée dans les cours de français comme l'excellence littéraire même", c'est justement contre quoi pas mal de poètes essayent de lutter. En effet, établir ainsi une hiérarchie de valeur n'est pas acceptable. Pourquoi le roman serait-il moins noble? Et la nouvelle? et le théâtre? et le pamphlet? Je vous invite à écouter l'intervention de Jean-Pierre Siméon au CRDP du Limousin accessible sur internet à l'adresse http://www.crdp-limousin.fr/La-poesie-a-l-ecole-une.html. Vous y découvrirez ce que doit être la poésie : plus un jeu, qu'un titre de noblesse, plus une recherche de liberté qu'un prix d'excellence...

Quand vous dites : "la meilleure poésie semble n'être appréciée que par une élite raffinée capable de la comprendre". Là encore, quelle méconnaissance de la poésie actuelle. Il n'y a pas d'élite ni de sentiment de supériorité, juste une volonté d'écrire "neuf". Ne pas se contenter de faire comme les anciens. Du coup, c'est vrai qu'être en avance provoque des incompréhensions. Il en est ainsi dans tous les arts. Les peintres impressionnistes n'étaient que des incapables selon les critiques de l'époque. Burren, Christo, et autres étaient également des artistes fortement critiqués. Les poètes surréalistes n'étaient pas mieux acceptés. La poésie est là pour « ouvrir des portes infrayées » disait Paul Morand à propos de Picabia. Curieusement, de nos jours, les méthodes des surréalistes sont reprises par les publicitaires pour faire du slogan vendeur...C'est d'ailleurs là pour moi, le seul point commun entre poésie et publicité : la récupération du fait poétique par les marchands.
De plus, cette notion de "comprendre" n'est plus du tout d'actualité. Après Mallarmé, qui répondait aux accusations d'hermétisme "Je ne suis pas un auteur hermétique. Je suis un auteur pour lecteurs attentifs", Georges Perros disait « La poésie donne le plaisir de ne pas avoir à comprendre ». Et depuis déjà longtemps, les (bons) poètes n'essayent plus de faire comprendre mais de faire ressentir. Ce qui est différent. Pas besoin d'avoir tout compris dans un texte pour sentir quelque chose qui vous émeut. Je ne comprends rien au fonctionnement du soleil mais cela ne m'empêche pas d'apprécier sa chaleur et sa lumière. D'autres poètes (tout aussi bons) eux, préfèrent écrire au plus simple (sans figures de style, métaphores, ni astuces de langage). Du coup, là aussi incompréhension, c'est trop simple pour être de la poésie diront certains.

Quand vous dites que "poésie et publicité ont pour fonction commune ...d'enchanter le monde", je ne suis pas du tout d'accord. Artaud disait « La vie est de brûler des questions » et le poète est là pour profiter de sa liberté pour porter les questions qui se posent à l'Homme et au monde. Le poète propose une fuite à rebours. Une course vers la non compétitivité. Une forme de résistance. C’est le poète qui rend visible la violence de certains mots comme « CAC 40 », « compétition », « bénéfice », etc. Lionel Ray a dit : « Non des traces mais des chemins : telle est l’écriture de poésie, une approche et une question ». Je partage complètement. Considérer que la poésie n'est là que pour faire du beau est une grave erreur.

Prendre plus loin l'exemple de la rose, me semble sérieusement daté. D'ailleurs, tous les exemples cités sont sérieusement dépassés (bien que d'excellente qualité) : Homère, Virgile, Baudelaire, La Fontaine, Molière, Racine, Lord Byron, Hugo. Pas un seul poète du 20ème siècle : René Char, Henri Michaux, Pierre Reverdy, André du Bouchet, André Chedid, etc. Pas un seul poète vivant actuellement : Bonnefoy (qui finira peut-être un jour par avoir le prix Nobel de littérature...), Jean-Michel Espitallier (à lire impérativement son ouvrage "caisse à outils" un très bon panorama de la poésie française d'aujourd'hui.), Jean-Michel Maulpoix, Philippe Beck, Esther Tellermann, Lionel Ray, Valérie Rouzeau, Christian Pringent, Ariane Dreyfus, Charles Pennequin, André Velter, Jacques Roubaud, Philippe Jaccottet, Franck Venaille, Antoine Emaz, Jacques Jouet, etc. Et j'en oublie un bon nombre car il y en a des centaines de poètes de grande qualité en France...Malheureusement, ils ne sont pas étudiés à l'école et peu visibles à la télévision...

Quand vous dites "que reste-t-il au poète....à se réfugier dans le malheur et l'obscurité" C'est oublier les surréalistes, les oulipiens, Queneau, Jean-Pierre Verheggen, Jean l'Anselme. Les poèmes-listes de Bernard Bretonnière regorgent de pépites d'un humour fin (certes pas à se rouler par terre, mais son métier est poète pas humoriste).

Quand vous dites "le poète se réfugiera, trop souvent, dans un style différent, c'est à dire hermétique et obscur". Non, je viens de vous dire que certains poètes vont au plus simple, en évitant tout lyrisme (Christian Prigent, Charles Pennequin, etc...), d'autres inventent une autre écriture (Valérie Rouzeau, Mathieu Messagier, Esther Tellermann, François Rannou).

Je cite plus loin "Quand on parle de poésie dans les petits cercles littéraires" (attention à trop fréquenter les cercles littéraires, les auteurs tournent inévitablement en rond...), "il est courant de se plaindre de sa faible diffusion dans le monde actuel" et bien ceux qui disent cela devraient se souvenir que le recueil "Alcools" d'Apollinaire a été tiré la première fois à 241 exemplaires. Ils devraient aussi regarder ailleurs, il n'y a pas que la télévision. Sur internet, un site comme Poezibao est visité quotidiennement par plusieurs milliers de visiteurs. De nombreux auteurs comme Jacques Ancet ou Jean-Michel Maulpoix diffusent leur travail sur leur site personnel. J'ai moi même découvert beaucoup de poètes grâce à internet. L'horizon n'est donc pas si noir que cela pour la poésie.

En conclusion, vous affirmez que vous ne croyez pas que "la petite (sic) poésie ait intérêt à se replier dans sa tour d'ivoire en n'exprimant plus que des sujets abscons et tristes". Y a-t-il une petite et une grande poésie? Je ne vois pas pourquoi un poète se contenterait d"une petite poésie. Je ne dis pas que tout va bien avec une vision angélique du monde de la poésie mais les poètes ne sont pas tous repliés dans une quelconque tour d'ivoire. Ils sont très souvent aussi à animer des ateliers d'écritures, à éditer des revues, à rencontrer leur lecteurs dans les différentes maisons de la poésie et lieux de spectacles. Ils ont tous à coeur d'essayer d'ouvrir le plus largement la poésie. Ils sont juste victimes d'une incompréhension du public sur ce qu'est vraiment la poésie. Le contenu de votre article contribue à conforter vos lecteurs dans une image passéiste de la poésie. Je vous invite à sortir de votre cercle littéraire et à venir visiter les quelques sites internet suivants pour vous faire découvrir ce qu'est vraiment la poésie au 21ème siècle avec en particulier des auteurs actuels qui font cruellement défaut dans votre article :

Le site Poezibao
http://poezibao.typepad.com/
Le site du Printemps des Poètes (en particulier la poéthèque avec près de 800 poètes référencés à découvrir)
http://www.printempsdespoetes.com/

Le site de Jacques Ancet
http://jancet.blogg.org/

Le site de Jean-Michel Maulpoix
http://www.maulpoix.net/

Le site de Charles Pennequin
http://charles_pennequin.20six.fr/

D'autres sites d'auteurs listés ici par Florence Trocmé
http://www.netvibes.com/florencetrocme#sites_auteurs

Des émissions de radios diverses sur la poésie à écouter et à podcaster :
http://www.google.com/reader/shared/denisheudre
La poésie contemporaine a même ses festivals :
A Massiac dans le Cantal, en juillet, le festival du Grand Cèdre
A Rennes, en mars, le festival des Polyphonies de Mars
et ailleurs aussi peut-être...

et puis pourquoi pas mon site perso sur lequel vous pourrez entre autres télécharger mes recueils gratuitement
http://denisheudre.free.fr/

Jacques Ancet - Portrait d'une ombre


Faire le portrait d'une ombre ? Chercher le "non-visible qui peu à peu se trame aux lisières du visible" et ce qui se passe entre : "entre ici et ailleurs, entre hier et demain, entre tout et rien. Entre, toujours, entre. Entre le jour, la nuit, ce qui vient, ce qui s'en va - et qui revient toujours". Tel est le projet annoncé de Jacques Ancet. Mais comme toujours chez les poètes (les grands), un ouvrage ne peut se résumer à un seul projet et le lecteur y trouvera de multiples chemins à explorer.
Jacques Ancet est de ces poètes qui pratique allègrement ce que Pierre Mabille disait attendre des poètes "l'étude et l'agrandissement du réel, non sa condamnation". Étude des petits détails de l'existence pour les agrandir et mieux montrer l'invisible. "Quand dire c'est montrer, les mots sont des doigts ". Il trouve là le moyen de pratiquer une sorte de cubisme littéraire en plaçant dans ce portrait comme le faisait Picasso, à la fois le visage et son profil. L'ombre et son soleil. L'oiseau et son vent. L'Homme et le temps. La montagne et la maison d'où on l'observe. Avec toujours en miroir cette nature où Jacques Ancet aime à marcher parmi les oiseaux.
Le portrait d'une ombre donc. "On la devine à son silence. Malgré les bruits, elle est là". "Une sorte d'écoute mais visible". Alors, lui donner vie : "à une ombre, il faut un corps". Mais l'ombre pour mieux croquer le soleil qui "refait un ciel plus lisse, plus tranchant", "comme sur un bord. A chuchoter ou à crier, sans bruit. Il se tient là, sur la tasse et ses reflets, sur l'éclat du carrelage, dans les couleurs, dans l'air qu'on respire ".
Faire le portrait d'une ombre pour mieux montrer le vent qui "jette des poignées d'ombre dans le vert pâle", "quelque chose comme un regard qui traverse le paysage et l'abandonne". "On a cru le voir. Pourtant le ciel touche la terre et rien ne vient, clôture piquet, qu'une légère attente". "Il a tous les visages. Il va et vient dans des couloirs, métros, gares, aéroports". "Et lui qui court entre les branches nues dans une fuite d'ailes".
Mais mieux encore, retrouver l'image du temps dans ce portrait de l'ombre et du vent. "il entre dans le regard, la voix. On ne le voit pas." "On ne voit rien, mais on voit ce rien. Il vit, il vient, il s'approche. Il y a comme un ciel qui tombe, une rumeur de feuilles froissées, une odeur de feu". "Tout autour on le cherche des yeux : parmi les feuilles qui grésillent, entre le tronc et la clôture, le regard et la vitre, entre les chaises et la table, la main et la tasse" "Il est la neige, brutal et léger à la fois…Il aveugle, il éblouit…La main se ferme sur une poignée d'air".
L'ombre, le Temps, l'Homme. Seul le poète peut en jouer ainsi.
Jacques Ancet
"Portrait d'une ombre"
éditions Erès 2011 PO&PSY - collection dirigée par Danièle Faugeras et Pascale Janot

Pierre Mabille

Il appartient aux poètes de cesser leur jeu dangereux de sentimentalisme dans les nuées. Nous leurs demandons de revaloriser nos corps décrépis, nos caresses profanées. Nous attendons d'eux l'étude et l'agrandissement du réel non sa condamnation.

Pierre Mabille (1904-1952)
"Thérèse de Lisieux"
cité par Paul Eluard dans "Donner à voir"

Anne de Staël

Sur la corde à linge
le pantalon court si vite...
trébuche aux nouvelles
sur le claquement
du journal vent

se relève
claque
tousse

La chemise gonfle le torse
dans un balancement d'outre ivre
ses bras agitent les adieux de gare

saccadés
secs

des adieux aux manches courtes
pas assez de tissu
pour le retour !

Quelle est cette amarre
d'un pôle à l'autre du monde

corde courant
du pantalon
à
la chemise
retenue
par la pince
à l'épaule !

Alignée
la lessive
un mot à mot
dans une langue étrangère

Habits ?
Ou déshabillé ?

Habité ?
OU vacant ?

Il y a sur la corde à linge
une bifurcation :
disparu
et
à venir


© Anne de Staël
"La Remarque de l'ours"
éditions Apogée

Antoine Simon

Je parle
pour ne rien dire
je dis
pour ne rien exprimer
j'exprime
pour ne rien garder
je garde
pour ne rien perdre
je perds
pour ne rien attendre
j'attends
pour ne rien


©Antoine Simon
"Ticket à conserver"
éditions Plaine Page

Ariane Dreyfus

SI TU MEURS

Je n'aurai que la page sur le drap
Que des mots
Je ne sais pas si je les connais
Je sais qu'ils se coucheront

© Ariane Dreyfus
"La terre voudrait recommencer"

Georges Guillain

Georges Guillain est à Beauséjour ce soir. Sa grande taille habite pleinement la salle de lecture au plafond malgré tout un peu bas. Mais cette maison lui offre ainsi un cocon bienveillant. Et ce soir, ici à Rennes au bord du canal, ce n’est pas que sa taille qui fera impression, mais sa poésie aussi.

Georges Guillain a la faconde méridionale de ceux du bord de mer. De la mer du Nord certes, mais du pays des départs vers les vagues et le sel qui rendent les hommes diserts. Il a la faconde du prof en retraite qui a toujours aimé son travail avec la fierté d’un passeur de savoirs.

Sa lettre du poète Georges Guillain, resté à Boulogne sur Mer, au lecteur Georges Guillain, en lumière ici à la Maison de la Poésie, est un modèle d’humour schizophrénique, que n’aurait pas renié Woody Allen. Mais à travers l’artifice du double je, point d’artificiel d’un simple jeu. Tout cela est plus profond. Il parle de lui, de son écriture, de la poésie et se présente ainsi immédiatement attachant. Lui le découvreur, même lorsque la soirée lui est entièrement consacrée, aime à faire découvrir d’autres poètes ou écrivains. Valery Larbaud, Nuno Judice, Don DeLillo, Jules Laforgue, Bashô, Gérard Farasse, Michele Tortorici, Alexandru Musina…. En bon professeur, ou plutôt en bon passionné, il cherche à expliquer (déplier, enlever les plis).

Malheureusement, Georges Guillain est peut-être trop injustement méconnu comme auteur. Dans ces recueils, il observe, écoute les « craquements assourdis du monde ». Reprenant les mots de Paul Celan, il interroge « ce qui fut monde, comment reste-t-il monde ? ». Il nous fait visiter quelques jardins. Ces jardins botaniques qui font pousser aussi l’inspiration du poète. De l’abbaye de Sénanque aux « Lost gardens of Heligan », observant la terre « apprendre au puits les routines de l’eau ». L’homme et les éléments : « petites flaques d’être ». Pour retrouver « au cœur des choses qui débordent cet équilibre sans virgule intensément frôlé »…

Dans son roman-poème en cours dont il lit aussi une série d’extraits, il tente de restituer l’itinéraire de cet autre lui-même qu’il nomme significativement Il, qui bien conscient que « rien ne lui aura été donné spécialement à vivre » cherche quand même « avec espoir » à s’ouvrir un chemin en s’enfonçant « comme il peut dans la lenteur humaine ».

Georges Guillain, passeur donc. Mais aussi dans l’engagement – vocabulaire sportif pour un poète à physique d’athlète – Son investissement dans la promotion de la poésie n’est plus à démontrer avec son désormais célèbre Prix des Découvreurs. Son écriture aussi est engagement humain. Son dernier recueil « Compris dans le paysage » publié aux éditions Potentille a été écrit après une visite au camp du Struthof. Ici pas de pathos néfaste, une grande pudeur. Ecrire le malaise devant ce lieu de l’horreur, si magnifique à l’automne avec ce « paysage autour de grand feuillage combustible jaune durci de faines sur la tombe de la saison ». Cette horreur désormais indissociable de l’endroit, comprise dans le paysage, est peinte magnifiquement dans ce recueil.

Et Georges Guillain, questionné sur cet engagement, répond : « on ne peut plus vivre naïvement le monde ».
« L’Hiver est une main précise », Écrit(s) du Nord, 2000
« Compris dans le paysage », Éditions Potentille, 2010

Jacques Josse : Almaty, vol retour

Jacques Josse m’a adressé son dernier livre « Almaty vol retour » aux éditions La Digitale. J’aime ce petit voyage en avion de 24 pages entre Kazakhstan et Turquie. Nuit d’encre en plein vol, impressions souvenirs, instantanés de rencontres marquantes. Jacques Josse sait si bien, en quelques textes courts et ciselés à l’humain, nous emmener plus loin. Déjà, avec ses récits de Bretagne, embrumés parfois de pluie et d’alcool, nous partions loin d’ici, alors Almaty vous pensez !

Almaty, Alma Ata, destination rêvée comme Oulan Bator ou bien Vladivostok. L'appel de l'orient. Destination Bosphore en portraits croisés.

Vingt-quatre pages d’humanité. De vies simples mais fortes. Un vol ou tout revient en tête. On y croise deux poètes : Ahmed Yasawi et Abaï Kunanbaïouli renommé par les russes, un métro qui n’est pas encore né, une peu de caviar de la Caspienne, un président qui veut donner son nom à une montagne de son pays, un signe de croix à l’envers, une femme qui ne veut pas aller au cimetière pour ne pas susciter la tentation des hommes morts et enterrés ici, un frêle groom souffre-douleur, des musulmanes à cheveux libres, des hommes épris de soufisme, et Abaï encore une fois : « Une bête ne sait rien, mais elle n’affirme pas le contraire ».
Le voyage effleure et le petit format de ce recueil en est la trace. Le voyage est partage et Jacques Josse est généreux.
Jacques Josse
Almaty, vol retour
éditions La Digitale.

Roberto Juarroz

Chaque texte, chaque mot change
selon les heures et les angles du jour et de la
nuit,
selon la transparence des yeux qui les lisent
ou le niveau de marée de la mort.

Ton nom n'est pas le même,
ma parole n'est pas la même
avant et après la rencontre
avant et après avoir repensé
que demain nous ne serons plus.

Toute chose est différente
regardée de jour ou de nuit,
mais ils deviennent plus différents encore
les mots qu'écrivent les hommes
et les mots que n'écrivent pas les dieux.

Et il n'y a aucune heure,
ni la plus prometteuse, la plus lucide, la plus
impartiale,
ni même l'heure sans quartiers de la mort,
qui puisse équilibrer les reflets,
ajuster les distances
et faire dire aux même mots les mêmes choses.

Chaque texte, chaque forme, qu'on le veuille
ou non,
est le miroir changeant, chatoyant,
de la furtive ambiguïté de la vie.
Rien n'a une seule forme pour toujours.

Même l'éternité n'est pas pour toujours.

© Roberto Juarroz
"Quinzième poésie verticale"
(Traduction : Jacques Ancet)
éditions José Corti 2010

Jean Pérol

Les plus lointains pays ont des antennes douces
qui bruissent dans vos songes et le sang de vos nuits
mangues filles soleils rouge sans fond d'or et de bronze

Les plus lointains pays ont des réveils exacts
qui vous sautent au visage tout en griffes de chat
poussière tôles dents pourries près des mots obscurcis

Les plus lointains pays détournent leurs yeux vastes
pleins de mouches mesquines sous des cieux opulents
et vous laissent à vos bords où s'endort l'occident.



©Jean Pérol
A part et passager
éditions de la Différence 2004

mercredi 1 juin 2011

Olivier Cousin Sous un ciel sans paupière*

Un poète habitant une rue au nom de poète. C’est l’enveloppe qui me le dit avant que je la déchire pour découvrir le dernier livre d’Olivier Cousin : Sous un ciel sans paupière. La poésie attire la poésie. Déjà noter le lien.
Des liens, on en trouve en nombre dans ce recueil. Lien patronymique entre Olivier Cousin et son cousin l’olivier. Mais aussi avec le poète Olivier de Magny. Lien entre Bretagne-Nord et Grèce. Ouessant et Crète. Le même vent dans les yeux. Entre Grecs et Turcs. Mythologie et monde moderne. Soleils d’Italie ou d’Andalousie et ciels à paupières bretons. Méditations méditerranéennes entre enfance (cette rue Neptune à Brest) et âge adulte. Entre racines croisées. Liens aussi avec de nombreux dédicataires pour ces poèmes. Et dans l’écriture, liens entre contemporain et classique (quelques sonnets semés par-ci par-là et même du Bellay y fait une apparition).

L’offrande et le lien, telles sont me semble-t-il quelques-unes des clés de ce livre. L’auteur nous offre sa vision d’un monde méditerranéen à la croisée de chemins antiques afin de nous la faire rapprocher de la nôtre. Car même sans y avoir posé les pieds, on a tous une vision de la Grèce avec quelques souvenirs de ruines et de statues dans le livre d’histoire de 6ème. Alors les mots d’Olivier Cousin nous parlent d’un pays pas si inconnu que cela. Et puis, il y a aussi l’Italie, la Toscane…La terrasse n'a aucun luxe / seule l'histoire lui a donné son lustre / et l'air sa patine d'éternité.

Bien entendu, Olivier Cousin a convié toute la mythologie grecque. Mais toujours avec une pointe d’humour qui élimine toute préciosité et n’en fait pas un cours d’histoire. Zeus, Ulysse, Dionysos, Orphée, Thésée, Icare, le Minotaure, ce Labyrinthe où une direction dit parfois merde à l’autre, Xénophon et même Zorba le Grec ou encore le komboloï que les hommes tripotent dans les cafés. Et puis l’olivier aussi, offrande et lien à lui tout seul qui attend sagement que l’éternité / finisse par venir le saisir.

Mais Le ciel tendu comme une toile bleue / l'air qui embaume le romarin / servent trop souvent d'écran / entre le mythe et le rêve. Alors chercher, et trouver sûrement, dans ce recueil sa propre définition...

Soixante-deux poèmes en cent vingt-huit pages. Autant de feuilles tombées de cet olivier dans le frémissement du soir quand les cigales se sont tues. Mais se pose la question : Ça rime à quoi / de lire sa vie / dans les feuilles d’olivier / quand on est né sous un hêtre ? 

Soixante-deux poèmes en cent vingt-huit pages, c’est aussi grâce aux illustrations de Jean-Yves André et à un avant-propos de Marc Le Gros, eux aussi dans l’exactitude du trait.

L’offrande et le lien. Telle est la poésie d’Olivier Cousin. Et ses voyages autour de la Méditerranée sont sans nul doute placés sous les mêmes influences. Alors laissons-nous embarquer dans cette croisière en Méditerranée que nous offrent les éditions La Part Commune.

Olivier Cousin
Sous un ciel sans paupière
éd. La Part Commune, 2010,  128 p,  13 €


 * article paru dans le numéro 20 de la revue N4728 en juin 2011