Sophie G. Lucas - Moujik moujik suivi de Notown
Les
éditions La Contre Allée ont la bonne idée de rééditer en un
seul volume les recueils de Sophie G.Lucas Moujik
moujik diffusé en 2010 et
Notown sorti lui en 2013.
Entre poésie et documentaire d’indignation, l’auteure nantaise a
choisi de poser ses mots au ras du sol dans les villes, là où le
regard ne porte pas, et où vivent de nombreux sans abri. Avec tout
d’abord nos SDF français et puis la descente irrémédiable d’une
ancienne ville phare des USA : Détroit, dite Notown.

Je
donnerais n’importe quoi
pour
entendre de nouveau
une
chaise grincer sur un carrelage
L’effet
que ça fait d’ouvrir une fenêtre
Un
livre pour cafter la misère et redonner noblesse aux sans-logis qui
dorment dans des cabanes, des recoins, des bâches ou des cartons.
Ils auront été plus de 500 à en mourir en 2016. Vous rendez-vous
compte, 500 décès sans le moindre bruit médiatique...
ça
s’effondre un hom
me
dans
le Bois
ça
ne
fait pas de bruit
dans
les feuilles
Les
mairies font
couper les
arbres, raser les terrains vagues, comme si elles voulaient déloger
des rats. Faire fuir les indésirables. Ceux qu’on
n’aime pas voir. Pas
étonnant que certains perdent le nord, se mettent à boire « tout
s’en va / de moi ».
Certains travaillent,
mais
pas assez pour avoir un salaire décent, alors on se débrouille
alors que les institutions essayent maladroitement de rassurer.
Nombreux sont ceux qui ne se plaignent pas d’être pauvres, juste
de se sentir devenir inutiles.
« Je
regarde mes mains
Est-ce
qu’il y a un homme dessous »
Ces
pauvres revenus de toutes les belles promesses des hommes politiques
plus soucieux de leur couverture médiatique que de la couverture
sociale que certains souhaiteraient même détricoter. Ces pauvres ne
possédant plus rien que quelques sacs de supermarché pour
transporter un peu de linge pour rester digne.
Moujik
moujik
en soliloques
du pauvre,
référence à l’exergue de Jehan-Rictus.
Portraits au Bois à
la première personne avec
les vers coupés
pour signifier l’absence de perspective et l’hésitation dans la
parole, documentaires
d’instants à
la troisième personne avec précisions entre parenthèses, poèmes
en je, poèmes en Lui,
le
père vagabond mort, qu’il
faut bien habiller avant la cérémonie.
Poèmes-explorations
de la pauvreté, de l’âme
humaine qui reste encore en veille quand il n’y a plus rien.
Puis
départ pour Detroit,
symbole de l’effondrement de l’économie, ville mise en faillite
en 2013 et qui peine à
panser ses plaies. Sophie G. Lucas nous propose un collage
documentaire à partir d’extraits d’interviews TV, d’émissions
de radio etc. Ville
sinistrée, quand
même les SDF sont partis.
Exploration de ces
états unis des villes fantômes,
bien après
la ruée vers l’or. Là où “plus
de soixante mille maisons ont été saisies” et
bon nombre ont été incendiées pour ne pas engraisser les vautours.
Là
où l'espoir
disparaît comme un reflet
dans le ciel nuageux, là où même
“le soleil finit par puer”. Une
autre vision du rêve américain...
Et comme
conclusion de ces deux chapitres, rappeler que ce monde est le nôtre,
que le poète nous aide à réfléchir à notre propre conduite “à
quel moment tout ça nous a échappé”
Moujik
moujik suivi de Notown
Sophie
G.Lucas
La
Contre Allée
2017
176 p
18€
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