dimanche 15 novembre 2015

Elisabet Jokulsdottir - Solstice


D'Islande nous vient ce solstice, pourtant plus habitué aux équateurs. Ce solstice nous évoque la chaleur du corps et du désir. Le feu intérieur qui attire les corps comme les sources volcaniques d'Islande. Le feu féminin qui va jusqu'à effilocher les chandails. « Cet embrasement se mue en flot de lumière, / puis-je maintenant caresser ta nuque. ». Le corps, la terre « issu de la terre, nul n'est plus terre que toi » pour une quête du bonheur « Le bonheur est de succomber à l'instant. »

Elisabet Jokulsdottir, artiste islandaise engagée pour la protection de l'environnement, chorégraphe, écrivain et poète, exprime la puissance du désir en 102 distiques bilingues élégamment enveloppés dans les boîtiers qui distinguent la collection Po&psy des éditions Eres.


Solstice
Elisabet Jokulsdottir
Edition bilingue, Editions Erès – Collection Po&psy 2015
64 p. 10 € 


Valérie Rouzeau – Télescopages

Valérie Rouzeau aime télescoper les mots, les faire entrer en collision pour mieux les faire entrer en résonance. Et quand on lui propose d'écrire à propos d'un objet exposé au musée des Confluences de Lyon, c'est tout naturellement qu'elle choisit le fragment de la météorite Allende qui explosa sur terre le 8 février 1969 à 1h05 du matin.

Bien entendu Valérie Rouzeau choisit la voie et la voix de la poésie et non pas celle de la science pour évoquer tous les télescopages provoqués par cette météorite. La science "c'est qu'on n'y comprend rien on y pige fort mal". Alors plutôt convoquer tout ce qui peut tomber : pétales, pot de fleurs, pile d'assiettes et puis la pomme bien sûr, dans 22 fragments mêlant cinéma,  BD, peinture et des clins d’œil à Eluard et Armand le poète. Car le télescopage est avant tout une rencontre, et partout dans ce livre les rencontres, entre Frida Kahlo et Rahan ou Galilée et Mr Bean par exemple, explosent en bulles créatives.

Pas de propos savant donc mais la vision d'un quotidien impacté par cette pierre venu de l'espace avec tout son chargement de signifiances. Quand la poésie se télescope avec la science...pour le plus grand bonheur de la langue


Télescopages
Valérie Rouzeau
éditions invenit / musée des confluences 2014 
64 p, 9€ 


François Graveline - Les oiseaux du petit fleuve

Puisque la naissance est un envol, puisque le désir et la mort aussi, chercher une explication dans le vol des oiseaux. « Un oiseau passe / la vie aussi // tu n'en sais pas plus / sur elle que sur lui. »

Et puisque la vie coule vers son grand estuaire, voir dans chaque vaguelette poussée par le vent, un peu de la mémoire qui s'en va. « Sur le bord de la mémoire / les souvenirs font des ricochets / et puis s'envolent. »

Le fleuve nettoie les pensées « Au bord du petit fleuve / ton cri / a jeté sa falaise ». Mais le mystère y est partout « L'énigme / est un galet // le ricochet / une réponse. » L'envol de l'oiseau s'efface aussitôt accompli, on rêverait qu'il en soit ainsi pour tous nos soucis. Mais étudier les oiseaux et le fleuve n'est-il pas regarder vers l'avenir ? « Quand le ciel et la mer / se rejoignent en toi / de qui es-tu l'horizon ? »

François Graveline a observé le fleuve près de l'océan et les nombreux oiseaux y habitant. En nous accompagnant dans cet envol, il nous donne a lire une poésie brève, par petites touches, comme des petites haïkuarelles peintes à même le voyage.




Les oiseaux du petit fleuve
François Graveline
Editions Erès – Collection Po&Psy 2015
80 p.,10 €


Article publié également sur le site Recours au Poème

Emmanuelle Imhauser

Poète belge née en 1959, Emmanuelle Imhauser publie aux Ateliers de l’agneau un deuxième ouvrage de poésie placé sous la saisonnalité de l’existence et de la joie d’écrire ce temps qui passe. «  ne pas se laisser prendre à l’obscurité froide de / contrées sans saisons / et trouver dans le pli des rides de l’été / le foin fumant et chaud ». Sous-titré « zeit wetter » ce recueil prend les saisons comme point commun entre le temps qui passe (en allemand : zeit) et le temps qu’il fait (wetter). A chaque saison ses Intempéries. Réflexion sur ce temps qui nous laisse périr, sur son expression, son langage et la façon de l’écrire. Car le jour n’est pas qu’une lumière, c’est aussi un morceau de temps. « un peu de temps gagné /// la pluie tombe toujours / assez fine et légère /// le carillon qui sonne // zeit » Et puis pour exemple, ce bel alexandrin qui joue bien sur la dualité sémantique de ce temps : « demain se lèvera aux yeux mouillés de l’aube ».

Car Emmanuelle Imhauser marie l’alexandrin avec le quotidien de sa vie de femme, de mère. « mais que fait-on ce soir / a-t-on fait à manger / la table est-elle mise // le service attendu à l’heure bien précise // il ne faudrait pas rire de choses aussi graves ». Gourmande d'écriture gourmande des petits moments à écrire car le temps c'est aussi une succession d'instants passés à nettoyer la cave, à renouer son écharpe, à ne pas dormir et penser à son petit. ..
Mais « pourquoi chercher ailleurs les pistes du langage »? Le temps qui passe. Des années-alexandrins de douze mois bien taillés. Mais pour rompre ce ronronnement à douze temps, l’auteur casse le rythme en cherchant à écrire une « langue presque parfaite / l’humus d’une voix qui murmure à l’oreille les / terreaux de l’automne ».

C’est pourquoi ces intempéries proposées par Emmnuelle Imhauser ne sont pas à redouter. Plutôt s’en délecter.

Intempéries
Emmanuelle Imhauser,
Editions Atelier de l’agneau, 2015


Titos Patrikios – Sur la barricade du temps


Avec la publication d'une anthologie bilingue des œuvres du poète grec Titos Patrikios, les éditions Le Temps des Cerises nous offrent l'occasion de comprendre la crise grecque par le prisme de la poésie tout aussi efficace que celui de l'économie ou de la sociologie. En effet, avec les poèmes de ce grand auteur maintes fois primé, et dont la vie fut un combat pour la liberté et la démocratie, nous plongeons dans l'histoire difficile d'un pays aux multiples souffrances.

Titos Patrikios, l'un des poètes les plus importants de Grèce et ami de Yannis Ritsos, fait partie de ces intellectuels qui, après la seconde guerre, par le seul fait d'être communistes et porteurs d'une autre vision du monde, ont eu à connaître l'emprisonnement dans des camps de « réhabilitation ». La vie de ce poète trop peu connu en France illustre parfaitement la devise grecque : « la liberté ou la mort ». Car sa vie fut un combat et son temps une barricade où il tenta toujours d'y chercher le bonheur « Le bonheur ici et maintenant / le bonheur où que ce soit, toujours / bonheur seulement dans le combat ».

Comme si le combat contre les nazis (Patrikios s'engagea à 14 ans en 1942 dans la résistance) ne suffisait pas pour ce peuple berceau de la civilisation européenne, il fallu souffrir sous la férule d'anciens collabos remis au pouvoir par les bons soins des anglais et des américains dans l'immédiat après-guerre. Malheureusement pour elle, la Grèce n'a pas eu la chance d'avoir un de Gaulle pour unifier la résistance et défendre les intérêts de la démocratie dans la reconstruction. Il faudra attendre 1974 pour mettre fin à la dictature et le retour de Patrikios dans son pays un an plus tard après un exil en France (1959-1964) et en Italie (1967-1975).

L'aventure d'une telle vie n'est pas une quelconque distraction télévisuelle, elle n'est pas non plus une compétition mais un appétit de liberté qui appelle aux armes. Titos Patrikios sait cependant rester modeste (mais peut-il en être autrement pour un poète?). « A l'âge que j'ai atteint désormais / quel pouvoir ai-je acquis / sur les autres, sur moi ? / Quelle vérité ai-je réussi à dire ? / J'essayai de répondre / quand le rêve suivant a surgi. »

Mais Patrikios est un poète et le combat n'empêche pas la réflexion sur la langue « c'est dans cette langue que me parlaient même les morts », sur la poésie « c'est là que te trouve la poésie » et sur les mythes qui ont bâti la Grèce.

Dans ma lecture silencieuse, j'entends résonner l'histoire difficile d'un pays en souffrance. « Pauvre Grèce, aux pieds gonflés / dans de vieilles chaussures déformées, / avec les défroques des patrons »... Le diktat des marchés et de l'Europe mercantile venant après celui des nazis et des dictatures qui s'en sont suivies. A lire Titos Patrikios, je pense aux combats actuels du peuple grec et j'ai envie de dire aux français « Ne tirez pas sur un pays qui souffre. » Mais gardons confiance, un pays qui s'est libéré seul du joug nazi, oui seul, sans les alliés, est capable de se libérer de la dictature des spéculateurs. L'éclaircissement par l'histoire, c'est un peu ce que propose cette anthologie bilingue, dans une traduction de Marie-Laure Coulmin Koutsaftis.

Sur la barricade du temps
Titos Patrikios  
Le Temps des Cerises, 
350 pages, 17 €

Gilles Baudry et Pierre Tanguy - Abbaye de Landévennec, l’âme d’un lieu

Ayant quitté le chemin de la foi depuis de nombreuses années, j’ai peu l’habitude de lire des livres religieux. Mais attiré sans doute par les noms de Gilles Baudry et Pierre Tanguy, poètes bretons aux mots souvent justes, je me laisse attirer vers un lieu plein de mystère : l’abbaye de Landévennec. « Un mystère s’ouvre à moi fait de beauté et de mystère… » (P.Tanguy). Véritable cocon spirituel, cette abbaye retirée au fond de la rade de Brest au détour d’une boucle de l’Aulne, a été fondée au cinquième siècle et possède l’âme de tous les lieux d’histoire. Mais avec en plus, l’âme des mots inspirés du silence, écrits par G.Baudry. Ou comment l’homme peut contribuer à l’âme d’un lieu…

Mystère de la vie monacale pour le simple passant comme moi, « ce sentiment de rentrer par effraction dans un domaine où des paroles venues d’ailleurs bruissent même entre les feuilles » (Pierre Tanguy). L’abbaye, lieu de retrait, de silence et de lenteur (« Nos pas / seraient plus purs / s’ils avaient la lenteur de la sève / et notre sang / battrait à l’unisson de la forêt » G.Baudry), à l’opposé du monde moderne que l’on nous impose, attire chaque année de nombreux pèlerins de tous horizons. Et cette vie monacale est sans doute pour beaucoup dans le dénuement de la poésie de Gilles Baudry comme elle l’a été pour Pierre Reverdy et Max Jacob. Aller à l’essentiel des mots qui font sens…

Mais au-delà du simple mystère, ce livre cosigné par Gilles Baudry et Pierre Tanguy et illustré par Jacques Dary, est celui de l’attachement à la terre, cette foi dans un lieu qui rapproche souvent toutes les religions partout dans le monde et qui devrait les unir plutôt que les opposer. De l’attachement à la terre de Bretagne « Pays aux vents de haute lisse / Où brodent les fougères / Où d’herbe en arbre / La sève remonte le fil de sa mémoire » (G.Baudry).

Gilles Baudry publie depuis plus de trente ans, la plupart chez Rougerie, des ouvrages d’une poésie dépouillée, à l’aplomb du silence du lieu qu’il ne quitte jamais. Et tous ses écrits contribuent à ajouter de l’âme à ce lieu de pierre et de terre, de vent et d’eau.

Un lieu plein d’âme conserve une présence en nous même dans l’éloignement : « Nous avons beau nous éloigner / le paysage ne nous quitte pas // sur l’estuaire / il s’ouvre comme un livre d’heures » (G.Baudry). C’est pour cela également que les livres ont aussi une âme et ce livre-là n’en manque assurément pas.

Abbaye de Landévennec, l’âme d’un lieu
Gilles Baudry – Pierre Tanguy, 
Illustrations : Jacques Dary, 
Editions Salvator, 
112 pages, 12€90 ;

dimanche 11 octobre 2015

Jacques Josse - Marco Pantani a débranché la prise


Après s’être retourné sur son passé avec Liscorno et les balades littéraires à Rennes et Nantes, Jacques Josse, écrivain rennais, nous propose dans son nouvel ouvrage de découvrir Marco Pantani, cycliste à la carrière interrompue prématurément par les affaires de dopage et à la vie courte également qu’il a choisi d’interrompre le 14 février 2004 à l’âge de 34 ans.


jacques josseDans un style simple et dépouillé, et dans toute l’humanité qui est la sienne, Jacques Josse renoue avec une littérature sportive qui s’est difficilement remise de la disparition d’Antoine Blondin. Bien sûr il y a eu le Jacques Anquetil de Paul Fournel et le Luis Ocana de Hervé Bougel, le Zatopek de Jean Echenoz, mais Jacques Josse dresse un portrait attachant d’une étoile filante sportive, illuminant de courage, ayant dû subir de nombreuses épreuves douloureuses, et toujours remontant sur la selle en serrant les dents. Sauf ce jour de Saint Valentin 2004 où, acteur de sa propre sortie de route dans la descente aux enfers, il abandonne sa vie devenue trop lourde dans une chambre d’hôtel de Rimini.
On découvre ici un personnage secret, mais certain de son talent et de sa résistance au mal, victime des années noires du cyclisme devenu un spectacle demandant toujours plus aux coureurs. Pantani, héros de tragédie, nous donne une leçon de courage et d’abnégation. Jacques Josse sait se placer à hauteur d’homme dans ses courtes proses où la montagne est toujours en filigrane (les Alpes italiennes en particulier, dans un Giro souvent injustement oublié des retransmissions françaises sur les télés publiques).

Ce livre n’est ni une biographie ni un reportage, ce livre est un livre pour les amoureux du cyclisme assurément, mais surtout un exercice de style littéraire auquel se prête Jacques Josse avec le talent des mots sobres et pudiques qui touchent au cœur même les non-initiés. Prix Loin du marketing 2014, c’est avec modestie que Jacques Josse aborde le côté sombre de la personnalité d’une figure importante du cyclisme de la fin du XXe siècle. Et si le destin de ce coureur italien est tragique, Jacques Josse, en sa qualité de poète, parvient à y trouver de la lumière et de la noblesse.

Jacques Josse Marco Pantani a débranché la prise, Éditions La Contre Allée, 128 pages, 14 €

vendredi 4 septembre 2015

Gilles Plazy, "Paul Gauguin, l’insurgé solaire"

Depuis l’« Ut pictura poesis » de Horace, il est de tradition pour un auteur d’écrire sur la peinture, un peintre ou toute autre forme d’art. Gilles Plazy est poète et peintre et vient nous réjouir d’un nouvel ouvrage intitulé Paul Gauguin, l’insurgé solaire.

Self Portrait by Paul Gauguin
Autoportrait de Gauguin - Frank Kovalchek, CC BY 2.0


Les connaisseurs n’apprendront rien de la vie de Gauguin. Le propos de Gilles Plazy n’est pas d’en publier une biographie, ni d’en faire un roman. Il s’agit plutôt de faire revivre l’artiste, dans un je qui dirait tout de l’âme, peut être mieux que Gauguin lui-même. Pendant de courts instants, voir avec les yeux de Gauguin, sentir avec lui, s’énerver comme lui, ressentir sa vie et non pas l’observer. Entrer par affection dans la tête de cet artiste sans racines parti cueillir la fleur de tiaré.

Gilles Plazy nous permet de découvrir un Gauguin tout en douleur et en partir depuis l’enfance, puis plus tard tout en rupture avec ses pairs artistes, sauf Van Gogh. Il veut briser les codes de la peinture pour « lui donner non la légèreté de l’image, mais le poids de la peinture, non la vibration de la peinture, mais la vérité de la peinture, comme disait Cézanne, mais autrement que Cézanne ». On voit ainsi Gauguin critiquer des confrères peintres dont les œuvres se côtoient désormais dans les plus grands musées internationaux.

Peinture de la joie de vivre, de l’indolence colorée peut-être, mais aussi avec aussi la mélancolie d’une œuvre souvent traversée par « l’esprit des morts », surtout celles provoquées par les guerres de colonisation et d’évangélisation. Incas, maoris, la même quête existentielle. D’où venons-nous ? Que sommes-nous ? Où allons-nous ? Et sur ce point insister sur le « que » et non sur le « qui » sommes-nous ?

Le « qui » aurait exclu sans doute le monde « sauvage », « non civilisé » selon les termes de l’époque. Mais Gauguin veut peindre, loin des désirs d’Orient et d’exotisme répandus à l’époque, « le monde sauvage de l’innocence, de la joie de vivre, le monde sans Bible, sans prêtres, sans gendarmes », le « vrai monde » et « la détresse des hommes qui cherchent les dieux ».

Par petites séquences, dans un rythme très actuel, comme flashées, zappées, Gilles Plazy nous emmène de Pont-Aven à Hiva Oa, de Paris à Panama. Après avoir écrit sur Cézanne, Picasso, Chagall, Fra Angélico, Matisse, etc. Gilles Plazy nous fait découvrir le talent d’un Gauguin sauvage, libre et généreux.

Paul Gauguin, l’insurgé solaire par Gilles Plazy,
(13 Hent Ar Stankennig – 29910 – Tregunc.)
12€

lundi 31 août 2015

Bernard Noël

                      je n'écrirai plus
disais-je et tu me répondais
il faut que vive de nous
ce qu'aucune peau ne protège
et qui n'a même pas de chair
pour en mourir

Bernard Noël
La Chute des temps
Poésie / Gallimard

mardi 28 juillet 2015

Titos Patrikios

MA LANGUE

Ma langue ne m'a pas été facile à garder
au milieu des langues qui allaient la dévorer
mais c'est dans ma langue que je continuais à compter
dans ma langue que j'amenais le temps aux mesures du corps
dans ma langue que je multipliais la volupté jusqu'à l'infini
en elle que me revenait à l'esprit un enfant
avec la marque blanche laissée par un caillou jeté sur sa tête rasée.
Je m'efforçais de ne perdre pas même un de ses mots
parce que c'est dans cette langue que me parlaient même les morts.

Titos Patrikios
Sur la barricade du temps
Le temps des cerises

jeudi 4 juin 2015

Alain Roussel, Le Labyrinthe du Singe

Alain Roussel est un enchanteur onirique, exhausteur d'imagination comme on parle d'exhausteur de goût, de ces allumeurs d'univers qui marquent dès la première lecture. Mais c’est aussi un raconteur qui sait manier le style et les mots du poète. Son dernier livre Le Labyrinthe des Singes n’est pas à proprement parler de la poésie mais comme souvent dans sa collection « piqué d’étoiles » qu’il dirige pour les éditions Apogée, Jacques Josse aime à y publier des auteurs qui ont la poésie en eux. D’ailleurs, un roman dont le premier chapitre s’intitule « un coup de dés » n’est forcément pas loin de la poésie. Et ce livre, avec ce mélange d’humour et de poésie, et la même effervescence des mots, ne nous fait pas regretter le choix d’Alain Roussel d’avoir eu recours au roman et non au poème. Et puis, quelle bonne surprise ces brèves apparitions de Joë Bousquet, Henri Michaux et Petr Král !

Ce labyrinthe, publié donc par Apogée, est en fait un dédale jouissif, une autoroute pour le non-sens féérique à la Charles Dodgson, comme une nouvelle version d’une Alice qui aurait rencontré Benjamin Péret, le Petit Rapporteur et Marcel Proust, Dès le premier chapitre on découvre immédiatement Alain Roussel, comme un bousculeur d’horizons, un aventurier de la réalité en porte à faux. Et le plaisir qu’il a eu à écrire ce roman transparait bien vite à la lecture pour notre plus grand régal.

Roman onirique, histoire fabuleuse (au sens premier et non pas au sens dévoyé utilisé souvent actuellement) au style ample où les phrases s’allongent pour le plaisir d’en prolonger la dégustation

La faune locale, très serviable, apportait à l’homme un soutien non négligeable dans la résolution des problèmes courants et l’exercice des tâches subalternes. Ainsi les araignées confectionnaient-elles de superbes robes, des bas de soie, des pantalons, des jupes, des jupons et des gilets de flanelle dont on vantait à mille lieues à la ronde l’élégance et la solidité. Certains arbres, dont on avait modifié à partir de la graine le code génétique, poussaient directement en forme de maisons, ce qui simplifiait considérablement le travail de construction, mais donnait souvent aux villages une apparence biscornue où le sens pratique faisait particulièrement défaut.

Dans une taverne d’improbables flibustiers « au rendez-vous des naufragés », six personnages, les « marins de l’apocalypse » se présentent à nous : Jim Maléfice, dresseur de hibou, « dégustateur de bave de crapaud mélangée à la bière », Archibald le magicien dit « calamité parlante » avec sur l’épaule son perroquet bavard et amoureux de la belle Mélusine, Chingachgook dit le dernier des Mohicans revenu de son île déserte, Thomas qui doute de tout et lutte contre cette malédiction en doutant de son doute, Mercurio le « fort en tout », Mimesis, sosie, imitateur en tous genres spécialisé dans les sosies de « dictateurs prévoyants et dans le remplacement de maris en fuite », celui qui bébé, « imitait parfaitement son berceau » et qui vit comme un drame son incapacité à « s’imiter lui-même.

Ces six personnages, synthèse de toutes les mythologies, vont partir à la recherche d’un improbable trésor et rencontreront le dénommé Aluminium Roussette qui se présente en maître disposant des personnages comme de ses créatures. Personnage en qui l’auteur transfère beaucoup de lui-même et en particulier sa vision du Raymondin de Mélusine. Ce trésor ne serait-il pas la pierre d’alun angulaire et néanmoins philosophale de l’auteur lui-même, pierre à rechercher peut-être du côté d’Agartha ?

Dans un flamboiement fabuleux, avec aucune limite dans l’inexpliqué, l’imagination d’Alain Roussel nous propose :
  • des araignées qui confectionnent « des pantalons, des jupes, des jupons et des gilets de flanelle »,
  • des crabes scribes et vice versa,
  • des couleurs qui n’en sont pas,
  • des marées terriennes où l’attraction de la lune tantôt soulève les montagnes tantôt les enfonce,
  • un oiseau de voyelles qui a perdu son S et qui trouve sa place dans une genèse revisitée avec Adam, Eve, le serpent et la pomme.

Mais ce labyrinthe bien nommé brouille les pistes et de féérie le roman passe ensuite par un style plus classique, mais toujours aussi savoureux :

Parmi toute cette foule pressée qui s’engouffrait dans des automobiles ou se dispersait par les rues avoisinantes, tu traquais sur les visages la marque d’un dieu errant qui ne se manifestait presque jamais, mais c’était surtout les femmes qui t’attiraient, comme si tu pressentais en elles la possibilité d’un voyage plus excitant encore vers un pays, pour toi à cette époque, encore en friche. Tu en choisissais une, cherchais à croiser son regard, et, tandis qu’elle s’éloignait cruellement, indifférente et désinvolte, tu la suivais des yeux, ressentant une joie intense et sauvage, mêlée à un sentiment indéfinissable qui te mettait le rouge aux joues. Puis le livre ouvert de la vie se refermait dès le premier tournant derrière lequel elle disparaissait, t’abandonnant à la mélancolie.

Autour du rapport entre l’auteur et ses personnages, Alain Roussel nous confie son humour comme fil d’Ariane dans cette déambulation labyrinthique et son imagination comme moyen de transport. Il nous propose le rêve insensé comme miroir de nos propres vertiges. Ici les mythes sont revisités par de nombreux intrus. .Mais les qualités d’écriture de ce livre devraient plaire aux passionnés du style et je vous invite à plonger sereinement dans ce labyrinthe.

A vous qui gardez cette soif de songe qui remonte à votre enfance, qui cherchez des pérégrinations plus jouissives que ces voyages électroniques du monde actuel, qui appréciez la littérature avec de grandes ailes, n’hésitez pas à accueillir ces visiteurs vertigineux sortis de ce labyrinthe du singe. Vous vous souviendrez de ce voyage.


Alain Roussel
Le Labyrinthe des Singes
170 pages
17€

mercredi 6 mai 2015

Habiba Djahnine

Sur les chemins, le bitume, les pavés
Gisent des êtres qui souffrent de l'attente
Des êtres que nos terres ne contiennent plus

La mer du milieu les absorbe
Les happe, les rejette sur les rivages incertains
Dans l'autre continent, sans amour, sans sépulture

[...]

***

De quel silence demain sera-t-il fait?
Quels seront nos bruits de fond?
De quelle couleur seront nos solitudes?
Nous avons construit des villes pour être assiégés
Des maisons pour être assignés à résidence
Des idéaux pour nous assassiner
Des refus pour remplir le ciel d'un vacarme
      assourdissant
Où sont nos villes?
Où sont nos hommes, nos femmes, nos enfants?
Nos vieilles et nos vieillards?
Où sont-ils?
Nous avons si bien appris à être des martyrs
Que rien d'autre ne semble nous émouvoir
Les vivants sont là!
Abasourdis, coupables, silencieux ou bavards
Les vivants sont là dans tous les pays
Ils parlent, ils crient, ils pleurent, ils meurent.
Nous avons si bien appris le chemin des cimetières
Que plus rien ne semble interrompre la procession.

Habiba Djahnine
Fragments de la maison
Éditions Bruno Doucey

mercredi 4 mars 2015

Paul Quéré

couche par couche
effaçant le vide
sondant des possibles
non encore imaginés

refusant l'enfermement
dans la redondance des formes
de l'objectivité
naturalisante
les empaillements de l’œil

disant la ligne comme
une fuite d'avance comme
un recul constant
de l'horizon

la main proposant le tracé
l’œil justifiant ou non

veillant à l'habitation
des noirs et des blancs
pour affirmer la présence
des formes et des couleurs

considérant le motif
comme une opportunité
picturale

peinture sans préalable


Texte et peinture : Paul Quéré
Poèmes celtaoïstes
Éditions Sauvages

dimanche 1 février 2015

Dominique Sampiero

Et moi, aujourd'hui, je ressemble à la terre, à chacun de ses renoncements, à ses chemins pris au piège des ronces, à ses gémissements qui viennent non pas de la jachère mais de la mer, à ses hordes de blé et de seigle, à ses collants rouges bien mûrs qui la protègent des abeilles, à ses bouquets d'asters et de misères, à ses regards de fièvre, de brume, à son écorce d'eaux troubles, à ses lavis d'automne mutilés d'instants, aux mains tendues des buissons où s'endorment les cailles visiteuses, à ses transfuges de naissances et de jonquilles, à ses semences sans destination, à ses voyages de petite fille qui danse sur elle-même, à son ange noir de lave et de routes intérieures, à ses marais enroulés aux cheveux des villes, à ses itinéraires de métaux, de rivières, à son corps d'ermite qui se ronge, à ses horizons de miroir et d'orage, à sa sève, à ses mains qui le temps venu déversent l'ombre de tant d'années, à ses éclairs de faisan, de fougère, à ses parfums, à ses chairs en pièces où se souviennent les paysages, à sa musique d'embellie, d'étranges vicissitudes, à ses étangs de haies mortes, ses lacs de colza, à ses idylles de souffles et d'essences, à ce qui tombe en elle à l'abri de l'espace, acte d'une seconde plus pure, même éphémère, à ces flaques de fruits dans le biais des feuillages, à ses insoutenables suintements de vie, d'orges, à ces éclaboussures de sauge et d'avoine, à ses coutumes de neige et de flocon, à ses passages incrustés d'hosties, à ses édifices de matière et de vide, à son socle, à son aventure, je ressemble à la terre.
Chaque enfant est ainsi.

Dominique Sampiero
Terre pour une légende qui n'en a plus
Cheyne éditeur



samedi 3 janvier 2015

Gilles Plazy

Dans l'actuel état de crise de la langue, avivée par l'emprise de la grande mélasse médiatique, ne serait-ce pas le rôle, la mission, de la poésie de sans cesse travailler à la restauration de la langue comme matière et mouvement de la liaison de l'homme au monde, du dire de l'expérience humaine fondamentale que chacun a à vivre et qu'il vit dans sa singularité?


Gilles Plazy
Les mots ne meurent pas sur la langue
éditions Isabelle Sauvage