dimanche 17 juin 2018

Marie-Josée Christien - Constellations


Parfois
un relief de terre
s'ajoute
à la lumière

leur alliance
creuse dans le regard
creuse dans la pensée
s'efface et se recompose

pour revêtir
de dépaysement
tous les paysages

Marie-Josée Christien
Constellations
Atelier de Groutel 2010

Lydia Padellec - Mélancolie des embruns


Non tu ne désespères pas. Tu saisis l'éclat insouciant de la lune sur les toits d'usines. Le poème te hante comme un navire naufragé de l'enfance. Comme un baiser sous une pluie battante un jour de guerre. Il est là où dieu n'est nulle part.


Il pactise avec la terre et prend plaisir à faire pleurer les étoiles. Le poème, parfois, est ce gamin des rues qui s'amuse de la naïveté de l'aube. Orphelin de mots et de sensations, il vole les images, se joue du langage. Il déniche le temps derrière tes regrets et le jette en ricochets dans ta nuit blanche.

Lydia Padellec
Mélancolie des embruns
Al Manar
2016

lundi 11 juin 2018

Jacques Josse, le style des belles personnes


Après un portrait attachant de Marco Pantani en 2015 (voir ici sur le site unidivers), Jacques Josse, écrivain discret, prix Loin du marketing en 2014, revient sur l'histoire de son père, malheureusement touché trop jeune par la maladie et écarté d'une carrière de marin. Breton resté à quai, cloué au port, débarqué. Les psychanalystes nous invitent à "tuer le père", ici l'auteur choisit une autre voie, celle de lui rendre hommage.

Dans Liscorno, publié en 2014 aux éditions Apogée, Jacques Josse nous faisait découvrir les lectures de sa jeunesse et les auteurs qui l'ont marqué. Dans Débarqué, il s'enfonce plus profond encore dans ses racines littéraires quand cette passion de la lecture de récits de voyages lui vient de son père. Quelle belle transmission que cet appétit de récits d'aventure, et après cette transmission, il faudrait "tuer le père"? Ce n'est pas possible.

Nous faisons ici connaissance avec un grand-père capitaine au long cours, un père qui ne le sera pas pour raison de santé et qui ne cessera de voyager avec les livres (Pierre Loti, John Steinbeck, Joséphine Johnson, etc.) et en écoutant les récits rapportés au bar par les marins. "Il avait tellement pris l'habitude de voyager à l'instinct que c'en était devenu une seconde nature. Mon père multipliait les virées en terres étrangères sans jamais quitter ses pénates. Il parlait avec les ouvriers agricoles qui se louaient de ferme en ferme, avec les pêcheurs qui bivouaquaient le long des cours d'eau, avec les hobos américains qui grimpaient dans les trains de marchandises, avec les voleurs de voitures qui filaient de New York à San Francisco en changeant de véhicule avant de tomber en panne sèche." Quand les rêves se passent ainsi de générations en générations.

Cette vie était dure, n'en déplaise aux nostalgiques. S'il ne se suicidaient pas violemment, nombreux le faisaient à petite dose, ou plutôt à petites verrées de vin, de cidre ou d'eau de vie, la mal nommée. Des ambitions contrecarrées, des angoisses gardées pour soi, des histoires de mauvaises amours, des blessures de guerre, du manque d'argent, des maladies qui ne se soignaient pas à l'époque, des métiers qui éloignaient les pères de leur famille, la mort toujours proche, cette vie simple n'a pas les honneurs des livres scolaires. C'est aux écrivains qu'il revient d'en assurer la transmission.

Écrire les liens qui unissent un homme à ses origines, un homme à sa terre, exige un style d'écriture à la hauteur de l'enjeu. Et Jacques Josse sait, de chapitres en chapitres comme autant de nouvelles, en phrases parfois longues et parfois courtes, nous entraîner dans une narration sensible et pleine de tendresse et d'humanité, le style des belles personnes. "Au fil des ans, le lien qui s'était discrètement tissé entre nous n'a cessé de s'affermir. Il s'est nourri de faits subtils, graves ou anodins, de moments de bonheur et de drames sans nom. Il s'est étoffé en courant sur plus d'un demi-siècle. Il doit beaucoup à nos lectures, à nos solitudes, à nos dialogues et à nos silences."

Jacques Josse sait bien conter, au-delà de ses origines, le destin des petites gens. Il y avait de la noblesse dans ses vies populaires. Et on se laisse aisément embarquer dans cette histoire du quotidien de bretons dans la deuxième moitié du 20ème siècle.


Débarqué
Jacques Josse
(Éditions) La Contre Allée
150 p
16. €




Article publié également sur le site Unidivers

Lionel Bourg, Un oiseleur, Charles Morice


Avec ce nouvel ouvrage, publié par Le Réalgar, Lionel Bourg nous conte l'histoire de Charles Morice, écrivain oublié, compagnon de route des deux Paul (Gauguin et Verlaine), comme s'il nous racontait une histoire. Une histoire d'un homme certes, mais aussi et surtout l'histoire d'une époque : l'après Commune à la fin du 19ème siècle "A Montmartre, la Commune n'est plus qu'une poignée de cerises écrasées sous la botte versaillaise." avec ses drôles d'oiseaux libertaires et ses merles moqueurs...

Et toujours le style gourmand de Lionel Bourg pour si bien décrire la société de l'époque : "Rubiconds, le gilet boutonné sur une proéminence abdominale proportionnelle à d'augustes coups de fourchette, le boîtier de montre dûment astiqué, les bourrelets au chaud sous un solide bandage herniaire et, le ridicule ne tue pas, le pantalon tire-bouchonnant sur des bottines vernies, huissiers, soyeux, ingénieurs, avocats, clercs et hauts fonctionnaires s'y gargarisaient de thèses paternalistes ou d'alexandrins affligés d'arthrose avant de batifoler au bordel."

Lui aussi poète maudit sans doute, "Charles Morice, d'emblée, sut reconnaître le génie de Camille Claudel et, l'un des premiers, regarder les toiles de Pablo Picasso. Qu'à cela ne tienne ! La vie n'est pas accommodante. Démuni, les poches vides, réduit aux expédients d'articles destinés à des revues indignes de son talent, il fréquenta d'assez près l'indigence ". Pourtant, si l'on en croit Anatole France, Morice était promis pourtant à un bel avenir...

Ce livre parle aussi de la fragilité de la reconnaissance pour les écrivains facilement oubliés : qui connaît aujourd'hui Charles Morice, pourtant théoricien du symbolisme, Francis Poictevin, Felix Fénéon, Laurent Tailhade? Les frères Goncourt sont-t-ils encore lus de nos jours? Les poètes ne sont-ils pas encore de nos jours, pour la plupart des poètes maudits?

Après avoir lu cet ouvrage, je me suis replongé dans le site Gallica pour découvrir les deux ouvrages de poésie de Charles Morice : Quincaille et Le rideau pourpre. Quand la lecture mène à la lecture... Et quand internet permet de faire revenir les mots oubliés...



Un oiseleur, Charles Morice
Lionel Bourg
Le Réalgar
2018
40 p


samedi 17 février 2018

Philippe Jaffeux - Un Alphabet dans les annales

Un livre qualifié de « proliférant et multiforme » (C.Vercey), « vertige lucide » (F.Huglo), « nouvelle énergie » et « une des plus grandes entreprises littéraire du temps » (J-P Gavard-Perret), ne peut qu'intriguer et inviter à la découverte. A contrario, le même livre, un pavé de près de deux kilos, au format 21x29,7 pourrait faire fuir. Mais ce nouvel Objet Littéraire Non Identifié mérite vraiment les hommages qu'il reçoit un peu partout.

Philippe Jaffeux, qui affirmait « Le propre de l'homme est de se salir au contact d'une parole transparente » 1 n'hésite pas à nous nettoyer l'esprit avec toute l'encre des manques, interstices et pages blanches. Revenir aux fondements non pas de la langue mais de la civilisation : l'alphabet (mais qui du chiffre ou de la lettre fut le premier?), et y tenter la fission avec les nombres. Une nouvelle forme de poésie géo[poé]métrique non affiliée à l'Oulipo mais bigrement assistée par les ordinateurs et les mathématiques.

Puisque selon l'AdAge tout commence en chansons, 390 pages d'un « assemblage de mots surnaturels » pour soigner sa « fureur numérique », de la lettre A à M, avec à chaque fois des règles d'écriture, de typographie et de nombres différentes. Et quelles règles ! Exemple :

-Notes : La lettre F, intitulée «Lettre ! », présente 26 lignes sur chacune des 26 pages. La page A compte exactement 26 lettres A et ainsi de suite jusqu’à la page Z qui contient 26 lettres Z. La mise en italique de la
pagination s’accorde avec celle des 676 lettres comptées. La dernière phrase se termine par deux points qui annoncent la lettre G.
-Précisions : La pagination est absente sur la dernière page de F. La 26ième ligne de la page X récapitule 538 points d’exclamation. 26 espaces de curseur sur la 20ième ligne de la page Y.

Allez voir, vous comprendrez mieux...

Jaffeux s'adonne donc pour notre plaisir à la gymnastique des hasards (il préfère l'écrire « hasart ») et des mathématiques (où j'apprends que le carré de 26 (soit alphabet²) fait 676, que 26 au cube fait 17576 et que des mots peuvent aussi s'élever en exposants). Il rédige ainsi des milliers d'aphorismes (qu'il faudra bien un jour qualifier de jaffeurismes) qu'il ordonnance de façon très subtile sous différentes formes d'expérimentations divagatoires de destruction/création. Mais ordonnancement, ordinateurs, ordre certes, mais ce n'est que pour mieux proposer de lire ce recueil dans le désordre.

Dans cette avalanche délicieuse d'alphabets (« alphabet vertigineux » dans un « cycle hypnotique ») et d'écritures automatiques sorties d'on ne sait quel ordinateur cérébral hyperlogorrhéique, le lecteur est comme aspiré dans une spirale inconnue transpirante et jubilatoire. Un espace où l'on perdrait pied sans perdre la tête. Une tourneboulangue qui apporte une forme d'ivresse à qui se laisse entraîner. Une plongée en hauteur dans les étoilphabets de l'espace intime entre les mots. Des énoncés innocents pour écrire l'imprononcé de la page blanche et des formes.

P.Jaffeux dicte ses textes au dictaphone et par le miracle de l'électronique, le son de sa voix attrapée est transformé en textes écrits, (en « tissus d'octets rapiécés ») mis en forme en carré (rappel de la disquette informatique) ou bien en rond (du CD-Rom) comme pour rechercher une certaine quadrature littéraire du cercle... Les textes sont mobiles également et descendent parfois dans la page. Et quand Jaffeux joue de la mécanique de la ponctuation, il y a beaucoup d'inventivité dans ces points et ces virgules là. Mais l'aspect graphique n'est pas l'essentiel même si « l'alibi de la page déterritoralisée » est très important dans le travail de Philippe Jaffeux.

Venir à bout de cet Alphabet prend du temps, à ceux qui n'en ont pas mais en redonne à ceux qui viennent y picorer. Parfois le mouvement narratif de cet ouvrage est un peu froid (quand les ordinateurs chauffent trop) mais Jaffeux a su sortir de l’exiguïté des abécédaires pour donner de l'air à sa production poétique. Ce voyage en alphabet est un voyage kaléidoscopique entre les mots, entre les vides et les pages blanches (« semant la récolte d'un vide.. »). Un chaud et froid salutaire sur nos habitudes de lecture.

Je ne sais pas s'il faut tout lire de ce livre, mais je suis certain qu'il faut tout dévorer, y compris les espaces et la ponctuation. Et nul doute que ceux, qui comme Philippe Jaffeux respirent « à l'aide d'un dictionnaire » aurons hâte de découvrir la suite (N et O déjà publiés).


Philippe Jaffeux
Alphabet (de A à M)
éditions PASSAGE D’ENCRES / TRACE(S), 2014
Moulin de Quilio - 56310 Guern.

394 p.
30 € + 6 € de frais d’envoi

1Extrait de Courants 505 : le vide (revue ficelle)





Eric Godichaud – Le cabinet de curiosités

La revue Décharge publie dans sa collection Polder « Le cabinet de curiosités » d'Eric Godichaud. Quand l’imagination fait plaisir à lire...que tous les curieux de littérature et de poésie se précipitent sur ce petit ouvrage.

Un cabinet de curiosités désigne, du XVIe au XVIIIe siècle, des lieux où sont regroupés de multiples objets rares ou étranges représentant les trois règnes de la nature (mondes animal, végétal et minéral), ainsi que des objets créés par l’homme (œuvres d’art, instruments scientifiques, armes, etc.). Ils s’organisaient généralement en quatre catégories :
  • artificialia (objets créés ou modifiés par l'Homme : antiquités, œuvres d'art) ;
  • naturalia (créatures et objets naturels, avec un intérêt particulier pour les monstres) ;
  • exotica (plantes et animaux exotiques) ;
  • scientifica (instruments scientifiques).

La visite d’un cabinet de curiosités est toujours un enchantement pour les petits comme pour les grands. L’appétit de connaissance y est toujours stimulé par de nombreuses trouvailles parfois rares souvent hétéroclites.

Mais quand Eric Godichaud choisit ce thème, ce n’est pas pour étaler sa science mais pour stimuler la créativité du lecteur avec une foule de trouvailles poétiques d’une imagination arrosée à la sauce surréaliste, pleine de piments divers. C'est plutôt un bazar de l'imaginaire, un bric-à-brac poétique sans unité de lieu ni unité de temps, pour mieux se perdre délicieusement dans tous ces rayonnages où sont présentés de nouveaux métiers : hirondelliste, inventeur d'appeaux (qui n'aimerait pas dialoguer avec les oiseaux?), raccommodeur de textes, chercheurs d'échos, plieur d'idées, collectionneur ou raccomodeur de nuages, murmureur à l'oreille du coeur, autant de métiers amis des poètes.

Dans sa préface, Alexandre Millon dit que “Le cabinet des curiosités est un plat de “résistance” qui se boit comme du petit lait.” Les ingrédients de cette recette sont à base d'onirisme, de prétextes scientifiques, quelques fleurs immortelles et quelques jeux de cirque, un fantôme, une pincée d'ésotérisme, du bleu, des machines à fabriquer l'orage, un bestiaire, Raymond Roussel... Sans limite, l'imaginaire est forcément porteur de bonnes nouvelles. Soyez curieux, lisez ce livre.


Le cabinet de curiosités
Éric Godichaud
60 pages (et un marque-page)
6€






Corinne Pluchart - Fragments

C’est toujours un plaisir de lire un premier ouvrage, de découvrir un nouvel univers, un style naissant même avec quelques menues maladresses mais surtout avec de belles promesses. Corinne Pluchart publie son premier recueil aux éditions Vagamundo et nous invite en son pays des Marches de Bretagne, autour du Mont-Saint-Michel, pour une promenade intime dans des paysages de pierre et de sel pour marquer sans doute la rugosité des jours.

Le recueil s'ouvre sur une déflagration, quelques fissures dans l'azur, une fin qui ne serait qu'un début, dans la fulgurance d'un "éparpillement contre la mer" d'une centaine de fragments poétiques. Fragments d’aubes face à l'horizon à la recherche des passages de lumière avec la présence de l'ange du mont et des "fracassements de mer". "fragments de lieux" imprimés dans l'intime "la mer dans le creux du ventre", "tremblements de chair", tiraillements et tressaillements du corps.

Puis vient le silence "cet espace vide à contenir l'infini", le silence comme "apogée du cri"? Le silence du retour en soi. "À mon silence ta parole éreintée", la "parole descellée". Le silence pour réfléchir au passage, puis au seuil à franchir pour se sauver de cette déflagration à la recherche d’"un avenir entreposé dans l'ombre”.

Comme tout poète, Corinne Pluchart est marquée par les lieux et les éléments qui forment le lieu. Flux des marées, des fleuves et des rivières, passage de nuages. Traces, passage, seuil, lisières, poésie des limites, des marges "tu disais jointures en pensant dénouement".

Félicitons les éditions Vagamundo, de s'engager ainsi auprès d'auteurs inconnus, que ces nouveaux fragments deviennent une œuvre à part entière.



Fragments
Corinne Pluchart
144p 13€