samedi 10 novembre 2018

Bernard Desportes - Le Cri muet


Alain Gorius et sa maison d'édition Al Manar ont l'habitude de nous gratifier de livres d'artistes de grande qualité mais Le Cri muet de Bernard Desportes vient ajouter de l'émotion à l'esthétisme.

Bernard Desportes est mort le 20 mars 2018, le cri muet est son dernier ouvrage publié quelques semaines avant sa disparition. Ce dernier cri est une sorte d'autobiographie, bilan d'une vie d'écrivain "serai-je allé plus loin / qu'au seuil / de moi-même?" , traversant vingt cinq ans de poèmes, proses, essais, lettres de 1991 à 2016. Livre hommage, organisé par l'auteur lui-même, qui restera donc comme un témoin "ma vie / plus loin que moi", de ce que fut son talent.

Quand, pour un poème, Desportes choisit comme exergue cette citation d'Henry Vaughan : "et respire, toi, dans l'âcre monde / pour dire ce que je fus." c'est pour décrire cet âcre monde qu'il dépeint au travers de ce choix de textes en bleu, blanc et noir.

Le noir tout d'abord, avec le frontispice de Gilles du Bouchet qui vient bien résumer ce livre toujours sous-tendu de noir et de gris. Mais un noir noble, le noir universel qui touche chacun de nous en nos propres tourments. Il y a quelques années, Anish Kapoor s'est approprié la couleur noire la plus intense, au point d'en devenir propriétaire. Il s'agit ici pour Bernard Desportes, au contraire, de partager ses zones d'ombres pour que son cri, bien que muet, fasse écho en nous.

Le noir d'une vie de solitude et de nuit : "espoir et désespoir sont même cendres / même absence / dans l'immobilité des heures / même errance dans le néant du jour". Une vie dans l'urgence d'écrire : "j'écris / comme on se sauve / mes jambes à mon cou", écrire en particulier son lien avec la terre "est-ce ton pays / ce pays / qui t'écartèle?" et le monde à découvrir "je ne suis pas en deçà de la route que je suis", "un écho bruissant du monde déposé dans la matière brute, la pierre, le caillou, le grain de sable, la poussière."

Se sachant malade, Desportes se confronte aussi à la mort "j'ai laissé la route / se défaire / de mes pas" avec au bilan "tout ne fut pas vain dans ce désastre / il nous reste des mots des rêves". Ouvrage-leg que ce cri, "une déchirure qui est la matière des mots".

Mais le noir n'est pas la seule couleur de cet ouvrage. Le blanc neige des "jours évidés" y occupe aussi une bonne place. Le blanc de la page, dans l'amitié d'André du Bouchet "en amont du mot / sur la page vierge". En filigrane aussi René Char en son Isle.

Mais la couleur Desportes la côtoie aussi dans son compagnonnage avec des artistes comme Katuchevski. Et son recueil fait aussi bonne place au bleu lumineux de quelques détours au soleil de Provence, des Cévennes ou de Tanger, pays de ciels, de vents et de pierre.

Bien entendu, ce Cri muet, d'un noir multicolore, n'est qu'un fragment de la vie de Desportes mais "ce dont on ne peut parler / reste seul à dire" mais aussi "ce qui n'est pas dit / demeure en mémoire dans le ciel".

Que Bernard Desportes trouve sa demeure en nos mémoires.


Le Cri muet
Al Manar
2018
88p
18€


Note de lecture publiée également sur le site Recours au Poème 


Brigitte Maillard – L'Au-delà du monde


Il est des poètes explorateurs qui, sans aller bien loin et sans manipulation d'équations et de théorèmes, cherchent avec des mots cette inconnue qui pourtant nous interroge sans cesse : la vie. Brigitte Maillard est de ces auteurs qui cherchent à "Saisir la vie au bord de l'univers" mais qui la célèbrent aussi : " la vie qui parle au vent / au travers des miroirs". Son dernier ouvrage s'intitule L'Au-delà du monde, il explore la vie, la lumière, la mort "une espèce de mort / avec un horizon / et trois couleurs". Il est publié chez la Librairie-galerie Racine et nul doute que Guy Chambelland n'aurait pas désavoué ce recueil.

Dans son style, Brigitte Maillard applique à la lettre la maxime de Victor Hugo : "Poètes, voilà la loi mystérieuse : aller au-delà." Son lyrisme est fait d'appels du large et du cosmos "Un souffle d'étoiles / à portée de nos gènes". Elle explore en poète les frontières de cet au-delà et fouille dans les lumières invisibles "sur le seuil de l'invisible", "La réalité ? / / Un masque pour le devenir". Comme une forme de méditation zen en poésie face à !a fragilité du temps "Vivre le temps d'un fruit", "Ne plus vivre la vie / mais la vie devenir"

Brigitte Maillard est trop modeste pour affirmer une théorie "(Que dire de soi ? / rien / seul le silence éveille)". Elle cherche comme tout le monde et se sert de la poésie pour "enjamber le jour". Grande passeuse de poésie, elle-même éditrice, Brigitte Maillard cultive un au-delà du monde en poésie bien à elle. Dans l'universalité des mots pour dire la vie, au-delà de toute frontière "au-delà des nations // se reprendre dans le souffle /// S'unir se réunir / de la terre au ciel / de l'animal à la joie".




L’Au-delà du monde
Brigitte Maillard
Librairie Galerie Racine 2017
50 pages, 15 €

Ce recueil vient de recevoir le Prix de poésie 2017 Les Gourmets de Lettres
sous l’égide de l’Académie des Jeux Floraux de Toulouse




Note de lecture publiée également dans le numéro 24 de la revue Spered Gouez

vendredi 17 août 2018

Eric Brogniet

Entre mémoire

           Et catastrophe

Quel chemin nous est ouvert ?

*

Balafres dans la langue

            Ce qui - bord à bord -

Ouvre ou cicatrise



Sahariennes
Al Manar
2015

mardi 14 août 2018

Gérard Cléry - Un cahier d'Olivier Vange

notre amour
est si beau
que les enfants
le graveront
sur leurs pupitres
pour en rêver

*

[...] surtout qu'on ne lui flanque pas dans le regard un nouveau lac à empierrer [...]

*

la mer avait de ces tendresses
lentes couleurs

elle renonçait à l'amertume
elle renouait avec les dunes
les avirons
les écoutilles

la mer aux maladresses
montagneuses
s'empressait
de se faire oublier

Un cahier d'Olivier Vange
Gérard Cléry
Les élytres 2004

mardi 31 juillet 2018

Olivier Cousin - La Hache de sable et autres poèmes (extraits)

FOLLES DÉPENSES

Sa vie est pleine
de moments généreux

Parfois il casse
sa tirelire aux métaphores
pour écrire des poèmes
Autant dire rien

Parfois peu économe
de sa peine
il habite ses poèmes
Autrement dit l'essentiel

*

IL Y AVAIT UNE SUITE, MAIS PERDUE

i.m Yves Landrein

Veiller les mots
c'est toute la joie de notre sort
Mettre les maux en veilleuse
dans la brume d'un lieu innommable
toute l'histoire de nos cahiers

Quand l'homme tente d'ouvrir
les serrures  posées sur l'infini
ses essais restent maladroits
sans autres épaules pour enfoncer
les portes scellées par les discours usés

Dans l'interstice entre l'inutile et le nécessaire
il y a des risques qu'on prend seul
comme sa part de besogne
dans une lutte pour assourdir le tapage

La Hache de sable et autres poèmes
Olivier Cousin
La Part Commune 2015


dimanche 17 juin 2018

Marie-Josée Christien - Constellations


Parfois
un relief de terre
s'ajoute
à la lumière

leur alliance
creuse dans le regard
creuse dans la pensée
s'efface et se recompose

pour revêtir
de dépaysement
tous les paysages

Marie-Josée Christien
Constellations
Atelier de Groutel 2010

Lydia Padellec - Mélancolie des embruns


Non tu ne désespères pas. Tu saisis l'éclat insouciant de la lune sur les toits d'usines. Le poème te hante comme un navire naufragé de l'enfance. Comme un baiser sous une pluie battante un jour de guerre. Il est là où dieu n'est nulle part.


Il pactise avec la terre et prend plaisir à faire pleurer les étoiles. Le poème, parfois, est ce gamin des rues qui s'amuse de la naïveté de l'aube. Orphelin de mots et de sensations, il vole les images, se joue du langage. Il déniche le temps derrière tes regrets et le jette en ricochets dans ta nuit blanche.

Lydia Padellec
Mélancolie des embruns
Al Manar
2016